Dans le cadre de ses efforts pour la promotion et le renforcement des marchés européens, l’Office national du tourisme tunisien (ONTT) lance une nouvelle campagne immersive, intitulée « Vivez l’instant T, Vivez l’instant Tunisie », à destination du marché français et de 15 autres marchés européens. L’objectif est de mettre en avant la facilité d’accès aux différentes destinations touristiques européennes, tout en dévoilant la splendeur et la diversité des paysages tunisiens. Décryptage avec Hakim Tounsi, économiste et fondateur du tour-opérateur « Authentique », basé en France.
Le Temps.news : Que pensez-vous de la nouvelle campagne publicitaire intitulée « Vivez l’instant T, Vivez l’instant Tunisie » lancée par l’ONTT ?
Hakim Tounsi : Le slogan « Vivez l’instant T, Vivez l’instant Tunisie » est bien pensé. Il joue habilement sur le double sens de l’instant T, pour évoquer à la fois l’idée de vivre pleinement le moment présent et de le faire en Tunisie. C’est une accroche qui parle d’émotion, d’immédiateté, d’authenticité. Cela peut toucher les voyageurs en quête de sens et de proximité.
Cependant, au-delà du slogan, l’essentiel est que cette campagne soit incarnée : il faut des visuels sincères, des histoires vécues, des témoignages qui traduisent l’expérience humaine que la Tunisie peut offrir. Le slogan est une belle promesse – encore faut-il qu’elle soit tenue dans le contenu.
Faut-il redonner à la Tunisie son statut de destination de cœur, choisie pour son authenticité, son identité et les émotions qu’elle procure ?
Oui, absolument. La Tunisie a longtemps été perçue comme une destination de cœur, une terre d’attachement. Pour beaucoup de voyageurs, c’était plus qu’un lieu de vacances : c’était la Tunisie amie, le pays proche, à deux heures de vol à peine, où l’on se sent accueilli, reconnu, presque chez soi.
Ce lien affectif est précieux et il faut le raviver. Il passe par la valorisation de ce qui fait l’âme tunisienne : l’authenticité des rencontres, la chaleur humaine, la diversité des paysages, la richesse culturelle, et cette capacité unique à offrir des émotions simples et vraies.
Aujourd’hui, les voyageurs sont en quête de proximité émotionnelle autant que géographique. La Tunisie a tous les atouts pour répondre à cette attente, à condition de reconstruire un récit sincère et cohérent, fondé sur ce qui la rend profondément unique et familière à la fois.
Aujourd’hui, toutes les grandes villes touristiques se sont constituées sinon se construisent une image, une image-destination. Nos villes doivent-elles mettre en valeur les potentialités qu’elles offrent à leurs touristes ?
C’est une nécessité. Chaque grande ville touristique doit aujourd’hui exister dans l’imaginaire collectif avec une image bien définie. Il ne suffit pas de dire “venez à Tunis” ou “visitez Djerba” : il faut raconter ce que l’on vient y vivre.
Tunis, par exemple, peut être positionnée comme une capitale méditerranéenne de culture et de création. Djerba, comme une île à part, entre tradition et modernité. Tozeur, comme un écrin de désert et de cinéma.
Chaque ville doit devenir une destination dans la destination, avec une promesse propre, une ambiance particulière, et des contenus différenciants.
Cette campagne peut-elle contribuer à booster encore le tourisme tunisien sur le marché européen en 2025 ?
Elle le peut, à condition de bien cibler les segments de clientèle, d’utiliser les bons canaux de communication, et de s’adapter aux attentes spécifiques de chaque marché.
Le marché français, par exemple, est mûr pour redécouvrir la Tunisie autrement : culture, bien-être, voyages en tribu, circuits nature… Les codes ont changé. Le voyageur ne cherche plus seulement un bon rapport qualité-prix, mais une expérience qui résonne avec ses valeurs.
Cette campagne peut répondre à cette attente si elle s’inscrit dans une stratégie cohérente, multi-canal, et bien connectée aux réalités du terrain.
Faut-il axer la promotion aussi sur le digital, notamment l’élaboration des supports de communication online et offline (brochures, plateformes digitales, affiches…), la production de photos et de vidéos, et la génération de contenu à travers les influenceurs ?
C’est une évidence. Aujourd’hui, la découverte d’une destination commence sur un écran : mobile, tablette, réseaux sociaux, plateformes de voyage…
Il est donc essentiel d’avoir des contenus immersifs, humains, inspirants, portés par : des photos et vidéos de qualité, authentiques et actuelles ; une présence forte sur les réseaux sociaux, avec des messages adaptés par cible ; des influenceurs bien choisis, capables de raconter une Tunisie vivante et émouvante ; des supports offline cohérents, comme les brochures et les affiches, qui viennent prolonger l’expérience digitale.
L’enjeu est de générer du désir mais aussi de convertir cette envie en réservation. Cela passe par une communication intelligente et bien orchestrée.
Faut-il revoir notre participation aux salons touristiques ?
Oui. Les salons classiques sont en perte de vitesse, sauf s’ils sont réinventés. Il faut sortir du simple stand figé avec une brochure, et proposer une expérience immersive : projection, musique, dégustation, interaction.
Ce sont aussi des occasions de networking : mieux vaut être présent sur moins de salons, mais avec un dispositif fort, qu’aligner des participations sans relief. Il faut surtout cibler les bons événements, en lien avec les nouvelles tendances du voyage.
Nos représentations à l’étranger doivent-elles innover et sortir des sentiers battus ?
Absolument. Nos représentations à l’étranger doivent devenir de véritables laboratoires d’idées, à l’écoute des tendances locales, capables de proposer des actions décalées, de travailler avec des influenceurs, des artistes, des start-ups.
Il faut désinstitutionnaliser la communication, la rendre plus vivante, plus humaine, plus directe. Il s’agit de toucher des communautés spécifiques, pas seulement des clientèles généralistes. Et surtout, il faut co-construire avec les professionnels du terrain : hôteliers, réceptifs, voyagistes.
On ne peut plus promouvoir une destination en 2025 avec des méthodes des années 2000.
La connectivité aérienne reste-t-elle un enjeu majeur pour la réussite des campagnes de promotion ?
C’est même un préalable absolu. Sans sièges d’avion disponibles, toute campagne – même brillante – restera inefficace. Aujourd’hui, la Tunisie a quitté le modèle du tour operating classique, dans lequel les TO affrètent des avions charters pour alimenter les séjours packagés. Mais aucune solution de rechange réellement adaptée n’a été mise en place pour compenser la perte de ces capacités aériennes.
À cela s’ajoute le recul de la flotte de Tunisair, qui affaiblit le pavillon national et prive le tourisme tunisien d’un soutien structurel crucial. Cela limite de manière évidente le potentiel de retour sur investissement de toute campagne publicitaire, aussi ambitieuse soit-elle.
La cohérence est la clé de tout scénario de relance. Si la capacité aérienne n’est pas ajustée aux besoins du marché, il devient inutile – voire contre-productif – d’investir dans des actions de communication. Il faut d’abord garantir l’accessibilité de la destination, avant de chercher à en stimuler la demande.
Interview par Kamel BOUAOUINA