Par Slim BEN YOUSSEF
Cette année, la terre a tenu parole. Les oliviers ont donné, généreusement. L’huile d’olive s’annonce en quantité record, comme les dattes, comme les épis pleins. La nature n’a pas tergiversé. Elle a fait son œuvre. Reste désormais à savoir si les structures humaines, administratives et institutionnelles sauront être à la hauteur de la saison.
Car une récolte, aussi exceptionnelle soit-elle, ne se résume pas à des volumes. Elle est une chaîne. Et cette chaîne, aujourd’hui, se grippe souvent au détriment des petits agriculteurs. Pressage saturé, capacités de stockage insuffisantes, accès inégal à la commercialisation, marges captées loin du champ : produire devient parfois un effort sans récompense équitable. Or une richesse nationale qui ne profite pas d’abord à ceux qui la font naître est une richesse mal gouvernée.
Il est temps de sortir des réponses routinières, de réflexes technocratiques qui organisent sans transformer. Le secteur oléicole appelle des mesures créatives et audacieuses : des lignes de financement avantageuses, pensées pour la réalité des exploitations, des solutions de mutualisation régionales pour le stockage et le conditionnement, et une stratégie d’exportation qui ne se limite plus aux marchés traditionnels. Le basculement du monde est là. Le Sud global s’organise, échange, consomme autrement. Dans ce mouvement, la Tunisie ne peut rester en lisière. Son huile d’olive doit devenir un produit économique, mais aussi un marqueur de positionnement stratégique.
Cette exigence renvoie directement à l’état de nos institutions. L’Office national de l’huile, acteur central du secteur, en est l’illustration la plus parlante. Sa capacité de stockage, estimée à 350 000 tonnes au début des années 60, n’atteint plus que 90 000 tonnes aujourd’hui. Ce recul dépasse le détail comptable et révèle une lente mise en retrait de l’État stratège. Le moment appelle un changement d’échelle, à la mesure de la mission fondatrice de l’Office.
L’équation reste délicate : garantir un prix de référence à l’exportation qui protège les droits des agriculteurs, maintenir un prix local accessible aux Tunisiennes et aux Tunisiens, et préserver l’huile d’olive comme levier essentiel de devises. Encore faut-il une volonté capable de lui donner équilibre et sens.
Une bonne récolte ne suffit jamais à elle seule. Elle requiert des entrepôts, des routes, des ports, des institutions solides, et une vision capable de les relier. Un pays qui nourrit ses enfants écrit sa propre liberté. Produire pour soi en est la première affirmation. La prospérité véritable se construit du champ à la table, dès lors que la valeur demeure entre des mains souveraines.
