Par Slim BEN YOUSSEF
Il y a des richesses si évidentes qu’on finit par ne plus les voir. Le soleil en fait partie. Présent chaque matin, fidèle chaque saison, il éclaire nos villes, chauffe nos toits, blanchit nos draps suspendus. Et pourtant, nous continuons à vivre comme s’il ne nous appartenait pas vraiment. Comme s’il fallait l’importer. Comme s’il avait un prix.
La Tunisie est un pays solaire par nature, mais encore hésitant par culture. Nous avons le climat, la lumière, la durée. Nous avons cette abondance méditerranéenne qui façonne les gestes, les horaires, les paysages. Pourtant, notre imaginaire énergétique reste dominé par la rareté, la facture, la dépendance. Nous vivons sous le soleil, sans vivre avec lui.
Pier Paolo Pasolini écrivait que le soleil appartenait aux pauvres. Non par misérabilisme, mais parce qu’il est ce bien archaïque, gratuit, invendu, qui échappe aux marchés et aux spéculations. À force de détourner le regard, nous avons fini par croire qu’il se négociait. Qu’il fallait l’autoriser, le mesurer, le rationner. Comme si la lumière devait demander la permission.
Avant d’être une question de panneaux ou de mégawatts, la souveraineté solaire est une affaire de regard. Elle commence au moment où un pays décide de faire confiance à ce qui le constitue intimement. À son climat. À sa géographie. À son évidence.
Choisir le solaire, c’est cesser de penser l’énergie avec les ciels des autres. Dans un monde où l’énergie est devenue un instrument de pression, de chantage parfois, retrouver une autonomie fondée sur la lumière du jour relève presque de l’émancipation. Le soleil offre une stabilité que peu de ressources peuvent promettre.
Il nous faut donc inventer un imaginaire à la hauteur de cette évidence : une souveraineté solaire populaire, quotidienne, joyeusement méditerranéenne. Où produire de l’énergie ne serait plus un acte lointain et abstrait, mais un prolongement naturel de notre manière d’habiter le pays. Où la facture d’électricité cesserait d’être une pénitence mensuelle pour devenir le signe d’un pacte apaisé avec notre environnement.
Ce dont la Tunisie a besoin, ce n’est pas seulement d’une transition énergétique administrée, mais d’un basculement culturel. D’un pays qui déciderait enfin de vivre à hauteur de son soleil — ni au-dessous, par résignation, ni au-dessus, par arrogance. Juste à sa juste lumière.
