Près de 50 000 jeunes filles, certaines âgées de 10 ou 12 ans, sont employées comme domestiques à plein temps dans des familles tunisiennes. Autour de ce phénomène illégal, mais courant dans la société tunisienne, s’est instauré un véritable consensus social. Echappant au droit du travail ainsi qu’à toute couverture sociale, ces jeunes filles sont parfois sujettes à différentes sortes de maltraitance ou de violence, dans le secret du domicile de leurs employeurs.
Nommées «bonnes à tout faire», «domestiques» ou «aides ménagères», ce sont ces filles travailleuses, à peine sorties de l’enfance, qui sont devenues au fil du temps des personnages incontournables dans les ménages à Tunis et sa banlieue et dans les grandes villes du pays. Elles sont le plus souvent mal payées, privées d’écoles, voire maltraitées par leurs employeurs. Ces petites filles, généralement âgées entre 10 et 12 ans, sont souvent obligées de passer leur adolescence à galérer, chez des familles aisées. Elles sont très jeunes et ne sont pas venues à ce métier par choix mais par obligation. La plupart de ces filles connaissent le même parcours. Leurs parents les poussent à abandonner précocement leurs études pour qu’elles puissent subvenir aux besoins de leur famille en les plaçant, contre leur gré, dans des familles comme domestiques.
Entre ménage, courses et garde d’enfants
Ces domestiques, malgré leurs bas âge, débutent leur journée tôt le matin avec la préparation du petit déjeuner à toute la famille, puis elles commencent leur corvée quotidienne : laver le linge, faire la vaisselle, nettoyer la salle de bain, enlever la poussière des tapis et des rideaux, souvent elles ramènent les enfants de l’école ou encore s’occupent des personnes âgées ou malades. Sans se laisser aller à des généralisations, la plupart de ces filles n’ont pas le droit de se reposer, dorment mal, mangent peu et parfois sont victimes de remontrances et d’injures de la part de leurs patronnes. A la fin de chaque mois, ce ne sont pas elles qui perçoivent leur salaire en mains propres, mais il est envoyé à leurs parents qui habitent loin. Un salaire plus ou moins maigre qui ne dépasse pas parfois celui d’un smicard. De plus, elles ne rentrent chez leurs parents qu’une fois l’an.
C’est le sort de centaines de filles encore mineures qui n’ont pas eu la chance de fréquenter l’école. En effet, l’éducation est le dernier souci de leurs parents qui sont généralement très nécessiteux. Elles sont donc obligées de devenir travailleuses domestiques. D’autres ont dû abandonner leur scolarité pour satisfaire le désir de leurs parents. On dirait que pour ces parents elles sont nées pour quitter leur village et leur école pour être «bonnes à tout faire». La déscolarisation des jeunes filles dès les premières années de l’enseignement primaire est une autre pratique assez courante chez ces familles défavorisées du Nord-Ouest dans le but de les caser chez des familles huppées de la capitale et ses banlieues.
Traite de mineures
Derrière ce phénomène, il y a tout un réseau de démarcheurs (samsaras) qui, en contrepartie d’une commission, se chargent de ces transactions, pourtant illicites, faites entre les parents de la future domestique et l’employeur. Malgré le cadre juridique mis en place pour interdire le travail des enfants, on assiste encore à des pratiques qui vont à l’encontre de leurs droits. Ces intermédiaires, qui opèrent en toute impunité et au su et au vu de tous, sont généralement connus dans le «bled» et offrent leurs services aux parents désireux de placer leurs filles en tant que domestiques chez des familles citadines, et ont tout l’art de négocier avec les partenaires, jusqu’à ce qu’un accord soit conclu. Cependant, un tel accord n’est pas toujours rassurant car, il y a peu de chance que ces petites filles tombent entre de bonnes mains, en bénéficiant de la bienveillance et de la bonté de ses hôtes. La petite fille «recrutée» ne sait jamais qu’elle va accomplir des tâches ménagères, parfois les plus ardues par rapport à son âge, durant toute la journée et que son salaire mensuel va atterrir dans les mains de son père, sous prétexte qu’elle est encore mineure.
Etat des lieux
Les témoignages sont rares à propos de ce genre de travail de filles mineures dans les maisons, car il est toujours difficile d’aborder ces toutes jeunes filles pour les interroger sur leur situation, encore moins leurs parents pour les pousser à parler des raisons qui les ont obligés d’envoyer leur fille encore en bas âge travailler ailleurs. Cependant, parmi les rares études faites sur ce phénomène, il y a celle réalisée en 2016, qui fournit les informations suivantes : «les filles sont parfois appelées à travailler chez des couples (2,9 pour cent des filles venant de Bizerte et 6,5 pour cent de Jendouba) ou même chez des familles réduites à une seule personne, dans la plupart des cas des veufs ou veuves vivant seuls (2,9 pour cent des filles originaires de Bizerte et 3,2 pour cent de Jendouba)».
Il est à constater, selon cette étude que «les enfants sont généralement recrutées pour des postes de travail domestique par des employeurs âgés de 50 ans en moyenne et appartenant à des catégories socioprofessionnelles élevées (hommes d’affaires, médecins, pharmaciens, cadres supérieurs, militaires haut gradés, juges, avocats, etc.). En effet, les hommes d’affaires emploient plus de 40 pour cent des filles originaires de Jendouba alors que plus de 25 pour cent des filles originaires de Bizerte (27,3 pour cent) sont employées par des cadres supérieurs.» De plus, toujours selon la même étude, «les familles emploient des enfants comme travailleurs domestiques, même lorsque la femme-employeur est une femme au foyer.» A propos du lieu de travail, l’étude montre que «la majorité des filles recrutées travaille dans des villas alors que seules 14 pour cent d’entre elles travaillent dans des appartements.»
Quant à la nature des travaux exécutés par ces petites domestiques, «elles sont appelées à assurer plusieurs tâches excessivement exigeantes sur le plan physique et qui peuvent être classées en trois catégories : tâches de nettoyage dans la maison, tâches de prise en charge et de garde et tâches en dehors de la maison de l’employeur. En effet, presque la totalité des filles interviewées doivent faire le ménage (95,8 pour cent) et la vaisselle (91,6 pour cent) ; trois quarts font la lessive (76,1 pour cent et plus de deux sur trois font le repassage (64,8 pour cent). Quant aux tâches de garde et de prise en charge, 35 pour cent des filles ont été appelées à garder les enfants de l’employeur, 11 pour cent d’entre elles doivent prendre soin d’un nourrisson ou d’une personne âgée et 4 pour cent s’occupent d’un handicapé. En outre, ces petites domestiques déclarent qu’elles ont été appelées à assurer des tâches en dehors de la maison de l’employeur, telles que faire les courses (70,4 pour cent), récupérer les enfants à l’école (15,5 pour cent) ou même faire le ménage sur le lieu de travail de l’employeur (4,2 pour cent).» Tels sont les résultats de cette étude qui montrent l’ampleur de ce phénomène dans notre société et ce, malgré l’existence d’une loi interdisant le travail des mineures comme «bonnes à tout faire» dans les maisons.
Des lois loin d’être dissuasives
Selon la loi n° 2005-32 du 4 avril 2005, dans son article 2, «il est interdit l’emploi des enfants âgés de moins de 16 ans comme employés de maison». De même, une loi sur la violence faite aux femmes, adoptée au cours du mois de juillet 2017, prévoit des sanctions pour les personnes employant des mineures allant de la simple amende à une peine de prison de six mois. Bien que dissuasive, cette loi n’arrive pourtant pas à mettre un frein au recrutement de domestiques mineures dans les foyers. De même, la loi n° 2021-37 du 16 juillet 2021, relative à la réglementation du travail domestique, a été promulguée par l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) qui prévoit «les garanties du droit au travail décent sans discrimination et dans le respect de la dignité humaine des travailleuses et travailleurs domestiques, conformément à la Constitution et aux conventions internationales ratifiées.» Cette loi fixe également «les conditions d’emploi des travailleuses et travailleurs domestiques, les droits et obligations de l’employeur et de l’employé, ainsi que les mécanismes de contrôle et d’inspection et les sanctions applicables en cas de violation de ses dispositions».
En outre, le code du travail est très clair sur le sujet d’admission d’enfants au travail : il prévoit toutes les conditions susceptibles de protéger l’enfance de toute exploitation de la part des employeurs et fixe les modalités et les cas exceptionnels où un enfant pourrait être appelé à exécuter un travail bien déterminé (artistique, culturel, associatif…), tout en assurant ces droits d’enfant et sans que cela nuise à son intégrité physique ou morale ou à la bonne marche de ses études scolaires. Mais dans les zones intérieures, il paraît que les coutumes ont la peau dure et sont plus fortes que la loi que les intermédiaires de la traite des domestiques trouvent toujours le moyen de contourner, profitant de la misère et du chômage qui caractérisent la région du Nord-Ouest.
Le travail des mineures comme «bonnes à tout faire» reste donc encore un secteur informel entre les mains d’intermédiaires (samsaras) peu scrupuleux, quand bien même tout recrutement devrait passer normalement par les bureaux d’emploi.
Hechmi KHALLADI
