Par Mondher AFI
L’opération sécuritaire préventive menée à Fériana, dans le gouvernorat de Kasserine, au début de l’année 2026, et le sacrifice du martyr de la sécurité nationale Marouane Kadri, tombé en accomplissant son devoir face à une menace terroriste imminente, ne relèvent ni du registre de l’événementiel ni de la simple chronique sécuritaire. Ils constituent, à l’échelle de l’analyse sociologique et politique, un moment révélateur, au sens fort du terme, des dynamiques profondes qui structurent la confrontation entre l’État tunisien et la violence extrémiste.
Cet épisode met en lumière à la fois la mutation contemporaine du terrorisme, la complexité de ses ressorts sociaux, culturels et psychologiques, mais également la cohérence doctrinale de la réponse tunisienne, telle qu’elle s’inscrit dans la vision stratégique du Président de la République, Kaïs Saïed.
Le terrorisme ne saurait être appréhendé à travers la seule grille de l’événement spectaculaire ou de l’acte isolé. Il constitue une forme spécifique de violence politique, dont la portée excède largement le cadre immédiat de l’attentat pour s’inscrire dans des temporalités longues et des dynamiques sociales profondes. En ce sens, le terrorisme agit moins comme une rupture ponctuelle que comme un processus continu de déstabilisation des sociétés, affectant leurs équilibres internes, leurs représentations collectives et leurs modes ordinaires de fonctionnement.
L’impact le plus déterminant du terrorisme ne réside pas uniquement dans les pertes humaines ou matérielles qu’il engendre, mais dans ce que l’analyse sociologique désigne comme ses effets systémiques invisibles. Ces effets se manifestent par une désorganisation progressive des comportements collectifs, une fragilisation durable des liens de confiance entre les individus et envers les institutions, ainsi qu’une altération des mécanismes de délibération rationnelle qui fondent la vie sociale et politique. Le terrorisme ne cherche pas seulement à frapper des cibles physiques, il vise avant tout à investir l’espace symbolique, à installer l’incertitude comme norme et à transformer la peur en principe organisateur du quotidien.
Dans cette perspective, le terrorisme apparaît comme une technologie sociale de la peur, élaborée pour agir sur les perceptions, les émotions et les imaginaires. En imposant une atmosphère de menace diffuse et permanente, il parvient à modifier en profondeur les comportements individuels et collectifs, à réorienter les choix de vie, à produire des réactions de repli, de méfiance ou de radicalisation. La violence terroriste atteint ainsi son efficacité maximale lorsqu’elle réussit à perturber la rationalité sociale, à déplacer les arbitrages vers des logiques émotionnelles et à inscrire la peur au cœur des décisions ordinaires.
Les apports de la psychologie sociale confirment que ce ne sont pas tant les dangers objectifs qui façonnent les conduites humaines que la manière dont ces dangers sont perçus, interprétés et socialement construits. Le terrorisme exploite précisément cette vulnérabilité cognitive : il agit comme un amplificateur de l’angoisse collective, en dissociant le sentiment de menace de toute proportionnalité rationnelle. Ce décalage entre réalité et perception constitue l’un des leviers les plus puissants de la stratégie terroriste, car il permet à une violence numériquement limitée de produire des effets sociaux démesurés.
Le terrorisme comme production sociale : rompre avec les explications réductrices et le confort du complotisme
L’un des enjeux centraux de l’analyse sociologique et politique du terrorisme réside dans le dépassement des lectures simplificatrices, qui réduisent ce phénomène à une causalité unique ou à une manipulation exclusivement externe. Une telle approche, souvent nourrie par le confort intellectuel du complotisme, tend à déresponsabiliser les sociétés concernées et à neutraliser toute capacité d’action collective efficace.
Le terrorisme doit au contraire être compris comme une production sociale multidimensionnelle, enracinée dans des contextes locaux spécifiques, avant d’être intégrée à des récits idéologiques globalisés. Il émerge là où se conjuguent des dynamiques de marginalisation, de désaffiliation sociale et de rupture des médiations institutionnelles. Dans de nombreuses sociétés en transition, les trajectoires de radicalisation violente ne procèdent pas d’une adhésion doctrinale spontanée, mais d’un lent processus d’accumulation de frustrations, de déclassement symbolique et de perte de repères normatifs.
Les facteurs territoriaux jouent ici un rôle déterminant. Les espaces marqués par l’éloignement des centres de décision, par la faiblesse des infrastructures publiques et par le sentiment d’abandon constituent des terrains particulièrement vulnérables aux logiques de radicalisation. À cela s’ajoute la fragilisation des institutions intermédiaires — école, famille, organisations sociales — qui, lorsqu’elles cessent de jouer leur rôle de socialisation et de régulation, laissent place à des formes alternatives d’appartenance, souvent fondées sur l’idéologie extrémiste.
Plus profondément encore, le terrorisme prospère sur une crise du sens collectif. Lorsque le récit national se fragmente, que les horizons d’avenir deviennent illisibles et que la promesse d’intégration sociale se délite, la violence extrémiste peut apparaître, pour certains individus, comme une réponse illusoire à une quête de reconnaissance, de dignité ou de visibilité sociale.
Les recherches menées dans divers contextes démontrent également que le terrorisme produit des effets intergénérationnels durables, affectant les conditions de vie, les trajectoires éducatives et les capacités de projection dans l’avenir. En perturbant les processus de socialisation primaire et secondaire, il contribue à la reproduction de la vulnérabilité sociale et à l’enracinement de cycles prolongés d’exclusion et de violence.
C’est précisément pour cette raison que les lectures conspirationnistes, en externalisant intégralement les causes du terrorisme, constituent un obstacle majeur à toute politique publique sérieuse. En refusant d’interroger les dysfonctionnements internes, elles retardent les réformes structurelles indispensables et empêchent la mise en place de stratégies de prévention fondées sur la connaissance fine des réalités sociales.
Ainsi comprise, la lutte contre le terrorisme ne peut se limiter à une réponse sécuritaire ponctuelle. Elle suppose une reconstruction patiente du lien social, un renforcement des institutions de socialisation et une restauration du sens collectif comme antidote durable à la radicalisation violente.
Terrorisme, criminalité et économie politique de la violence
Les organisations terroristes contemporaines opèrent selon une logique profondément hybride, articulant idéologie radicale, criminalité organisée et ingénierie sociale sophistiquée. Leur fonctionnement repose sur une économie clandestine structurée, où trafics transfrontaliers, falsification, enlèvements et instrumentalisation des mobilités humaines assurent à la fois financement, contrôle et enracinement territorial. À cette dimension matérielle s’ajoute un travail méthodique sur les corps et les subjectivités : l’usage de substances psychoactives participe à la désinhibition, à l’affaiblissement des freins moraux et à la fabrication d’une disponibilité totale à la violence. Face à cette réalité, la distinction entre contre-terrorisme et prévention de l’extrémisme violent devient stratégique. La réponse sécuritaire immédiate, indispensable pour neutraliser la menace, doit éviter la surenchère susceptible d’alimenter les récits victimaires. La prévention, en revanche, s’inscrit dans le temps long : elle mobilise l’école, les médias, la famille et les institutions afin de restaurer l’esprit critique, reconstruire la confiance dans l’État et offrir des alternatives crédibles à la radicalisation, notamment par des dispositifs éducatifs renforçant l’immunité cognitive face aux discours extrémistes.
La vision du Président Kaïs Saïed s’inscrit dans une conception exigeante de l’État national moderne, entendu comme la traduction institutionnelle la plus aboutie de la rationalité politique. L’État n’y est ni un simple appareil administratif ni un outil de gestion conjoncturelle, mais le cadre structurant de la vie collective et la condition de possibilité d’une action publique cohérente, durable et légitime.
Cette approche repose sur une conviction fondamentale : la politique moderne ne peut exister sans rationalité. Non pas une rationalité abstraite ou technocratique, mais une rationalité normative fondée sur la primauté de la loi, la recherche de l’intérêt général et la subordination du pouvoir à des règles stables. En ce sens, la vision présidentielle prolonge une longue tradition de pensée politique qui a vu dans la rationalité le rempart contre l’arbitraire, la personnalisation du pouvoir et la gouvernance par l’humeur.
À l’inverse des logiques improvisées et des décisions dictées par le calcul immédiat, cette rationalité politique privilégie la connaissance sur l’intuition, la responsabilité sur la justification permanente et la cohérence institutionnelle sur la fragmentation. Elle constitue ainsi le socle intellectuel à partir duquel se déploie la réflexion présidentielle sur la sécurité, la souveraineté et la lutte contre le terrorisme.
Sécurité et souveraineté
Dans la vision du Président Kaïs Saïed, le terrorisme ne relève ni de l’accident ni de la fatalité. Il est appréhendé comme le symptôme d’un déséquilibre structurel profond : affaiblissement de l’autorité légitime de l’État, érosion de la loi, corruption, instrumentalisation du religieux et rupture du pacte social. La violence extrémiste prospère là où l’État recule et où la dignité sociale est remplacée par l’exclusion.
C’est pourquoi la sécurité est pensée comme un fait social global, indissociable de la souveraineté nationale. La souveraineté décisionnelle constitue un pilier central de cette approche : la politique sécuritaire ne peut être déléguée, externalisée ou soumise à des logiques étrangères aux réalités nationales. Elle procède d’une responsabilité pleine et entière de l’État envers ses citoyens.
Cette conception accorde également une place centrale à l’unité de l’État et à l’égalité de la loi sur l’ensemble du territoire. Face aux tentations de fragmentation institutionnelle ou territoriale, la vision présidentielle insiste sur la cohérence de l’autorité publique comme condition essentielle de l’efficacité sécuritaire et de la prévention durable de la violence.
Dignité, sacrifice et horizon d’avenir
La lutte contre le terrorisme, envisagée dans cette perspective, ne peut en aucun cas se limiter à une réponse strictement coercitive ou sécuritaire. Elle s’appuie avant tout sur une prévention fondée sur la dignité humaine, partant du constat que l’exclusion sociale, la marginalisation durable et la perte de sens collectif constituent un terreau propice aux formes les plus extrêmes du nihilisme violent. Restaurer la dignité, c’est réparer le lien civique fragilisé, rétablir la confiance entre l’individu et l’État et réinscrire chacun dans un horizon collectif porteur de sens, de reconnaissance et d’espérance.
Le sacrifice du martyr Marouane Kadri s’inscrit pleinement dans cette lecture comme une manifestation exemplaire de la résilience de l’État et de la continuité nationale. Il rappelle avec force que l’État n’est pas une abstraction administrative, mais une communauté incarnée, défendue par des citoyens qui assument l’engagement ultime pour préserver la sécurité collective et l’avenir commun.
Ainsi pensée, la lutte contre le terrorisme devient un projet politique de long terme. En articulant rationalité de l’État, souveraineté nationale, justice sociale et prévention, la vision présidentielle dessine une voie exigeante mais profondément porteuse d’espoir pour la Tunisie.
