Par Slim BEN YOUSSEF
La Tunisie a longtemps choisi la patience du monde. Avant même l’indépendance, sa cause franchissait les portes des Nations unies. Une voix encore fragile, mais déjà ferme. Une voix portée par la solidarité arabe et africaine, par cette fraternité discrète des peuples qui s’apprennent mutuellement la dignité. Depuis, notre diplomatie suit une ligne claire : dialogue, respect des souverainetés, fidélité au droit. Une ligne qui ressemble à un caractère.
Les figures qui l’ont incarnée disent ce que fut cet apprentissage du monde. Bourguiba, l’art de parler loin sans hausser le ton. Habib Chatti, la proximité des rives arabes et africaines. Et Mongi Slim, dont la stature demeure un repère. En 1961, premier Africain et premier Arabe à présider l’Assemblée générale des Nations unies. Le moment fut sobre, grave, presque minéral. Il portait la fierté d’États naissants, et cette conscience simple : une indépendance se défend par le droit, et par la retenue. L’histoire parfois avance avec peu de gestes, mais beaucoup de tenue.
La Tunisie parle depuis cette tradition de mesure, de clairvoyance et de courage tranquille. Dans ce moment de frictions et de bascules, notre voix demeure calme et résolue : elle rappelle qu’un ordre international n’a de sens que s’il sert les peuples. Et le monde écoute mieux les voix qui ne crient pas.
Cet héritage oblige. Le monde se fragmente, les puissances déplacent leurs lignes, les conflits épuisent les peuples. La Tunisie garde son cap : soutenir les causes justes, défendre la liberté des nations, rappeler la centralité de la cause palestinienne. La résistance demande de la clarté, et la clarté engage.
Dans le Sud global — auquel nous appartenons — une autre exigence apparaît. S’émanciper, c’est transformer ses matières premières et son propre récit : travail des mains et maîtrise de la valeur, économie et imaginaire. Produire, mais aussi se raconter. La souveraineté économique accompagne la souveraineté narrative : même geste, double lumière. Un pays écrit son destin lorsqu’il garde la matière et la parole.
L’émergence du Sud global révèle un passage d’époque. Il rappelle que l’ordre ancien n’était qu’une façade stable sur un monde inégal. Les nations redéfinissent leurs liens, refusent la tutelle, choisissent leur horizon. La modernité commence lorsque les peuples se tiennent debout, souverains d’eux-mêmes. Une aphoristique évidence : la justice mondiale commence lorsque les nations n’acceptent plus d’être mineures.
