La présidente de l’antenne régionale de la Chambre nationale des crèches et des jardins d’enfants à Sousse a révélé, hier, une troublante affaire de maltraitance sur deux bébés dans une crèche clandestine, qui opérait en dehors de tout cadre légal.
«La responsable d’une crèche non autorisée a attaché un bébé aux barreaux de son lit, et laissé un autre dans sa poussette dans une chambre totalement obscure avant de quitter les lieux pour vaquer à ses affaires», a déclaré la présidente de la Chambre régionale des jardins d’enfants et des crèches de Sousse, Saïda Hagui, à la radio Jawhara FM, qualifiant ces agissements de «catastrophiques» et de «très risqués» pour des enfants en bas âge.
Selon elle, ces abus ont été découverts lors d’une visite d’inspection menée par une commission régionale chargée de contrôle des espaces accueillant des enfants sans disposer des autorisations légales, qui regroupe notamment le délégué à la protection de l’enfance, des agents de la Garde nationale, ainsi que de représentants des ministères de la Santé, de l’Éducation, des Affaires sociales et de la Femme.
D’après Me Hagui, cette commission régionale d’inspection est la seule structure du genre active à l’échelle nationale. Pourtant, les crèches, les jardins d’enfants et les écoles coraniques «anarchiques» et non agréées par les autorités pullulent dans toutes les régions du pays, et échappent à tout contrôle administratif et pédagogique. Proposant des tarifs souvent plus bas que les espaces ayant pignon sur rue, ces espaces clandestins se comptent par milliers, selon les estimations de la Chambre nationale des crèches et des jardins d’enfants, rattachée à l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA, organisation patronale). Ils captent aussi une importante part du marché de l’encadrement de la petite enfance, en dépit des risques potentiels pour le bien-être des enfants. Leur prolifération constitue une concurrence déloyale qui fragilise encore davantage les jardins d’enfants respectant les normes réglementaires et éducatives. Le ministère de la Femme, de la famille et de l’enfance a beau annoncer bon an, mal an la fermeture de plusieurs centaines de ces espaces éducatifs illégaux qui proposent des programmes non conformes, le mal semble extrêmement impossible à circonscrire.
Selon la Chambre nationale des crèches et des jardins d’enfants, le seul remède efficace consiste à alléger les charges des espaces d’encadrement de la petite enfance autorisés, qui font face à de nombreuses difficultés.
«Le nombre de jardins d’enfants privés autorisés à l’échelle nationale est passé de 6020 en 2024 à 5463, en raison de la fermeture de plus de 500 espaces, en raison notamment des charges fiscales et sociales élevées et de la concurrence déloyale du secteur parallèle», a expliqué la présidente de la Chambre, Nabiha Kamoun Tlili, lors d’un point de presse tenu récemment au siège de l’UTICA.
Une nouvelle réalité démographique
Les difficultés financières dont souffrent les crèches et les jardins d’enfants autorisés s’expliquent, en effet, par des facteurs multiples et très imbriqués. Outre la multiplication des espaces clandestins proposant des tarifs qui défient toute concurrence, cette situation trouve son origine dans une nouvelle réalité démographique implacable : la baisse continue du taux de fécondité en Tunisie. Avec un taux qui oscille désormais autour de 1,8 enfant par femme, la Tunisie est l’un des pays arabes où la natalité est la plus faible. Ce déclin engendre mécaniquement une diminution du nombre d’enfants en âge de fréquenter les jardins d’enfants, réduisant ainsi la demande pour ce type d’établissements.
À cela s’ajoute une évolution significative du système éducatif tunisien. La généralisation de l’année préparatoire dans les écoles publiques, destinée aux enfants de cinq ans, a profondément modifié le paysage préscolaire. Offerte gratuitement, cette année préparatoire attire naturellement les familles, même celles initialement prêtes à investir dans un jardin d’enfants privé. Et comme un malheur ne vient jamais seul, de nombreuses écoles privées ont adapté leur stratégie commerciale en abaissant l’âge d’entrée à 4 ans, parfois même plus tôt. En combinant prestations éducatives, services annexes et statut d’école à part entière, ces établissements attirent un public de plus en plus large, au détriment des jardins d’enfants traditionnels, qui se trouvent contraints à manger leur pain noir.
La Chambre nationale des crèches et des jardins d’enfants appelle, dans ce cadre, le ministère de l’Education à faire marche arrière en ce qui concerne sa décision relative à la généralisation de l’année préparatoire dans les écoles publiques et à subventionner le programme «Notre jardin d’enfant dans notre quartier», qui a été lancé dans l’optique de promouvoir la création de jardins d’enfants dans les zones qui en comptent le moins. Ce programme prévoit d’intégrer 20 mille enfants âgés de 3 à 5 ans dans les établissements d’encadrement de la petite enfance, avec l’octroi de la priorité aux enfants issus de familles à faibles revenus.
Walid KHEFIFI
