La crise hydrique en Tunisie, exacerbée par le changement climatique et l’appétit vorace de l’agriculture, n’est pas un simple problème environnemental. C’est une menace aussi pour la population nécessitant une transformation profonde de la gouvernance, de la gestion de la demande et de la diversification des ressources.
La Tunisie fait face à de multiples signalements de problèmes d’approvisionnement en eau potable, entraînant une baisse drastique des réserves des barrages et une surexploitation des nappes phréatiques, menaçant directement les zones urbaines et rurales, avec des appels à des mesures d’urgence, une meilleure gestion et des investissements dans de nouvelles infrastructures comme le dessalement. L’Observatoire tunisien de l’eau a d’ailleurs reçu 3064 signalements de citoyens concernant des problèmes liés au droit à l’eau en 2025. Les perturbations de l’approvisionnement et les coupures ont constitué la majorité des signalements, avec 2666 plaintes enregistrées, soit 87% du total des réclamations. Il y a effectivement deux types de coupure : celles organisées pour réaliser des travaux de maintenance ou réparer des pannes, et celles planifiées pour la gestion des ressources en eau. Malgré la généralisation des coupures, aucune donnée à ce jour ne démontre leur efficacité pour réduire la demande en eau à long terme. D’abord, les pratiques de stockage de l’eau annulent une partie des effets des coupures. Les gens ont même pris l’habitude de stocker et donc de consommer plus d’eau que s’il n’y avait pas de coupures. L’Observatoire a considéré, dans son rapport annuel, que la dépendance continue au système de «distribution des quotas» n’a pas conduit aux résultats escomptés en l’absence d’un mécanisme d’évaluation clair et transparent de l’efficacité de ce système et de son impact réel sur la durabilité des ressources ou la satisfaction des besoins minimaux des citoyens.
185 signalements de fuite d’eau
Les fuites d’eau sur les lieux de consommation (édifices publics, immeubles résidentiels…) sont nombreuses. Une fuite d’eau correspond à une perte d’eau potable sur le réseau de distribution avant qu’elle n’atteigne le consommateur final. Ces fuites peuvent concerner les canalisations enterrées, les branchements ou les réservoirs. Elles représentent un gaspillage important de la ressource en eau et engendrent des coûts de production et de traitement élevés pour les opérateurs. Les fuites représentent en moyenne 30% des volumes d’eau potable distribués dans le monde, avec un taux pouvant atteindre 50% pour certains réseaux vieillissants. Au-delà du gaspillage de la ressource, ces pertes en eau non facturées pénalisent la performance économique des services d’eau. L’Observatoire a enregistré 185 signalements de fuite d’eau et appelé à une intervention urgente pour réparer les canalisations vétustes et réduire la grande perte d’eau. De telles fuites sont souvent faibles et ne sont pas détectées par les compteurs d’eau usuels. Pourtant, du fait de leur grand nombre, la somme de ces faibles débits contribue significativement à la perte globale. D’où la nécessité de développer une méthode innovante et non intrusive pour détecter ces fuites invisibles, basée sur le monitoring de la pression dans un réseau domestique. La Sonede gère environ 54 000 kilomètres de conduites. Le maintien du réseau en bon état avec une moyenne de vie acceptable nécessite le renouvellement annuel de 1 100 kilomètres de conduites.
Quand le manque d’eau ravive la colère…
Les pénuries d’eau déclenchent une vague de colère et des mouvements de protestation. Au-delà de la question de la gestion et de l’entretien des conduites, il y a, surtout, la réalité du stress hydrique accentué par la surconsommation de certains secteurs. Le manque d’eau avive la colère, en Tunisie, au point que des manifestations spontanées éclatent sporadiquement. L’Observatoire a enregistré 170 mouvements de protestation, considérant que cela constitue un indicateur direct de l’augmentation de la tension sociale en raison de l’instabilité de l’approvisionnement en eau, en plus de l’enregistrement de 43 signalements concernant la qualité de l’eau, ce qui pose des défis sanitaires supplémentaires dans certaines régions, selon le rapport. Sur la carte géographique de la soif, le gouvernorat de Gafsa a pris la tête avec 763 signalements, suivi par le gouvernorat de Sfax (230), puis Ben Arous (219) et Médenine (211). L’Observatoire a considéré que la concentration des signalements dans ces grands pôles de la soif en Tunisie confirme que la crise n’est plus seulement liée à des facteurs climatiques, mais à une faiblesse dans la gestion et la distribution des ressources.
À la lumière de ces données de terrain, l’Observatoire a appelé à une évaluation complète et indépendante du système de «répartition des quotas», considérant que la poursuite de son adoption sans publication de résultats d’évaluation scientifique prouvant son efficacité contribue à l’opacité de la situation hydrique et à l’aggravation des souffrances des citoyens. L’Observatoire a appelé à la transparence dans la communication directe en informant les citoyens à l’avance et régulièrement, des programmes de maintenance pour éviter les coupures soudaines, recommandant une réforme structurelle du système hydraulique en donnant la priorité absolue à la maintenance et au renouvellement des réseaux pour réduire les taux de gaspillage élevés. Faut-il rationaliser l’utilisation d’eau en exploitant d’autres sources non conventionnelles, via la mise en place de stations de dessalement d’eau de mer dont certaines seront mobiles, pour répondre aux demandes les plus pressantes ?
Kamel BOUAOUINA
