L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) continue de vivre au rythme d’une crise interne riche en suspense, en rebondissements spectaculaires et en retournements de situation stupéfiants depuis plus d’un an. Le dernier coup de théâtre en date s’est produit, hier, lorsque le Secrétaire général de l’organisation, Noureddine Taboubi, a décidé de revenir sur la démission qu’il avait présentée le 23 décembre dernier.
Ce revirement a eu lieu à l’issue d’une visite effectuée au domicile du responsable syndical par plus de 45 membres de la commission administrative nationale, une haute instance dirigeante de l’UGTT, qui ont appelé l’intéressé à se rétracter pour préserver l’unité de la centrale syndicale. Lors de cette rencontre, Noureddine Taboubi a confirmé son attachement à la tenue du prochain congrès de l’organisation les 25, 26 et 27 mars prochain, conformément à la décision d’une réunion de la commission administrative nationale tenue en septembre 2025.
Le Secrétaire général de l’organisation ouvrière avait présenté une lettre de démission en décembre dernier, en signe de protestation contre la volte-face de neuf membres du Bureau exécutif au sujet de l’avancement de la date du congrès au mois de mars 2026, qui avait fait l’objet d’un accord à l’arraché en septembre dernier.
Ces dirigeants, parmi lesquels figurent Sami Tahri et Samir Cheffi, plaident désormais pour la tenue du congrès dans les délais initiaux, en l’occurrence en 2027.
En septembre dernier, la commission administrative nationale de l’UGTT avait pourtant voté à l’unanimité une proposition du Bureau exécutif portant sur la tenue du prochain congrès de l’organisation du 25 au 27 mars à Gammarth (banlieue nord de Tunis). Ce vote avait alors apaisé les tensions opposant les membres du Bureau exécutif, dont certains ont réclamé l’avancement de la date du congrès à décembre 2025 pour mettre fin rapidement à la crise de légitimité des hautes instances dirigeantes, qui paralyse l’organisation et réduit sa capacité de mobilisation, alors que les autres défendraient le maintien du statu quo.
Des dissensions qui perdurent depuis 2021
L’UGTT connaît depuis plus de quatre ans des dissensions internes, sur fond d’accusation de «manque de légitimité» de la direction issue du congrès de février 2022. Tout a commencé en juillet 2021 lorsqu’un amendement de l’article 20 du règlement intérieur a été adopté lors d’un congrès extraordinaire convoqué par l’ensemble des hautes instances dirigeantes de l’organisation.
Cet amendement a supprimé la limitation de l’exercice de la responsabilité au sein du Bureau exécutif national à deux mandats seulement, permettant ainsi la réélection de plusieurs membres du Bureau exécutif, dont Noureddine Taboubi, Slaheddine Selmi, Monoem Amira, Sami Tahri, Hfaïedh Hfaïedh, lors du congrès de février 2022. La forte opposition des syndicalistes actifs dans les structures bases et les structures intermédiaires de l’organisation a provoqué une «chasse aux sorcières» qui a contribué à vider l’UGTT de ses éléments les plus combatifs et, par conséquent, à affaiblir considérablement l’organisation.
Cela a conduit une large frange de syndicalistes à réclamer, lors d’une réunion du conseil national (la plus haute autorité décisionnelle après le congrès, Ndlr) tenue en septembre 2024, la tenue d’un congrès anticipé pour mettre fin à la crise de légitimité et donner un second souffle à l’organisation. Cette tendance menée par cinq membres du Bureau exécutif (Anouar Ben Gaddour, Slaheddine Selmi, Taher Mezzi, Monoem Amira et Othmen Jallouli) bénéficiait d’une majorité absolue de voix au sein du conseil national. Le Secrétaire général de l’organisation avait, cependant, refusé un recours au vote bien qu’ayant demandé publiquement des excuses pour le «tripatouillage» du règlement intérieur en juillet 2021.
Les syndicalistes «exclus» de l’UGTT ces dernières années en raison de leur opposition farouche à l’amendement de l’article 20 ont, cependant, estimé que la tenue d’un congrès anticipé ne permettrait pas à l’organisation de retrouver sa crédibilité perdue et son mode de fonctionnement démocratique. D’autant plus qu’un tel congrès consacrerait «un recyclage d’éléments putschistes». Réunis au sein d’un collectif baptisé «Le Forum syndical pour l’ancrage de la pratique démocratique et le respect des statuts de l’organisation», cette «opposition syndicale» plaide pour la démission de l’actuel bureau exécutif et la mise en place d’un comité de direction provisoire qui veillerait sur le renouvellement des diverses structures de l’UGTT «de la base jusqu’au sommet» de manière démocratique, ainsi que sur «l’assainissement» de l’organisation des éléments sur lesquels pèsent des soupçons de corruption.
Walid KHEFIFI
