La généralisation de la facturation électronique s’inscrit dans une dynamique mondiale visant à moderniser les économies, renforcer la transparence et améliorer la gouvernance fiscale. En Tunisie, cette réforme figure parmi les mesures structurantes prévues par la loi de Finances 2026. Pourtant, à quelques mois de son déploiement effectif, le décalage entre les objectifs affichés et la réalité du terrain apparaît de plus en plus manifeste.
Les résultats d’une enquête récente menée par la CONECT auprès d’entreprises tunisiennes mettent en évidence un niveau de préparation jugé insuffisant, ce qui soulève de nombreuses interrogations sur la méthode adoptée pour conduire cette transition numérique.
Ce constat est d’autant plus préoccupant que la facturation électronique n’est pas une innovation récente. Elle est déjà largement adoptée dans plusieurs pays, y compris dans des économies émergentes comparables à la Tunisie. Dans ce contexte, le fait qu’une majorité d’entreprises locales se déclarent encore mal préparées ne peut être considéré comme un simple retard conjoncturel, mais plutôt comme le symptôme d’un problème plus profond de communication, d’accompagnement et d’appropriation.
Un déficit d’information qui nourrit l’inquiétude
L’un des enseignements majeurs de cette enquête réside dans le faible niveau de compréhension du nouveau dispositif par les dirigeants d’entreprise. Une grande partie d’entre eux reconnaît ne disposer que d’informations partielles ou approximatives sur les modalités pratiques de la facturation électronique. Cette situation crée un climat d’incertitude qui va bien au-delà des aspects techniques.
Pour beaucoup de chefs d’entreprise, l’absence de visibilité claire sur les obligations à venir, les outils à utiliser et les délais à respecter alimente une crainte réelle de non-conformité. Cette inquiétude est renforcée par la perspective de sanctions administratives ou financières en cas d’erreurs, parfois perçues comme inévitables dans un contexte de transition mal balisé. Le sentiment dominant n’est donc pas celui d’une réforme porteuse d’opportunités, mais celui d’un risque supplémentaire dans un environnement économique déjà sous tension. Ce déficit d’information pose une question fondamentale : comment espérer une adhésion massive à une réforme lorsque ses principaux acteurs n’en maîtrisent ni les contours ni les implications concrètes ? La digitalisation ne peut réussir si elle est vécue comme une contrainte imposée plutôt que comme un processus accompagné et expliqué.
Une réforme perçue comme une menace pour l’activité
Au-delà du manque de compréhension, de nombreux opérateurs économiques anticipent un impact négatif à court terme sur leur activité. Cette perception s’explique en partie par les coûts potentiels liés à l’adaptation des systèmes comptables, à la formation du personnel et à l’intégration de nouvelles plateformes numériques. Pour les petites et moyennes entreprises, qui constituent l’essentiel du tissu économique tunisien, ces ajustements représentent un effort non négligeable.
Dans un contexte marqué par l’inflation, la pression fiscale et les difficultés d’accès au financement, toute réforme supplémentaire est scrutée à travers le prisme de sa capacité à alourdir ou non les charges existantes. La facturation électronique, pourtant conçue comme un outil de simplification à moyen et long terme, est ainsi perçue par certains comme une source immédiate de complexité. Cette perception négative est aggravée par le sentiment que la transition est trop rapide et insuffisamment progressive. Beaucoup d’entreprises estiment qu’un calendrier plus étalé, tenant compte des réalités sectorielles et de la maturité numérique des acteurs, aurait permis une meilleure appropriation du dispositif.
L’appel à une mise en œuvre graduelle et pédagogique
Face à ces préoccupations, les organisations patronales, dont la CONECT, ne remettent pas en cause le principe de la digitalisation. Au contraire, elles réaffirment leur adhésion à une modernisation globale de l’économie tunisienne. Leur revendication porte essentiellement sur la méthode : une application progressive, accompagnée de mesures concrètes de soutien et de clarification. Dans ce cadre, les signaux récents émanant du ministère des Finances, laissant entendre une certaine souplesse dans la mise en œuvre du dispositif, ont été accueillis favorablement. Cette ouverture au dialogue est perçue comme un pas dans la bonne direction, à condition qu’elle se traduise rapidement par des actions tangibles. La publication d’une note explicative détaillée, précisant les étapes de déploiement, les secteurs concernés en priorité et les marges de tolérance prévues, apparaît aujourd’hui comme une nécessité urgente. Sans ce cadre clair, la confusion risque de persister et de freiner l’adhésion des entreprises.
Un enjeu de compétitivité et de crédibilité
Au-delà des difficultés immédiates, la question de la facturation électronique renvoie à un enjeu plus large, celui de la compétitivité de l’économie tunisienne. Dans un monde où les échanges commerciaux sont de plus en plus numérisés, le retard dans l’adoption de standards internationaux peut constituer un handicap durable. La facturation électronique n’est pas seulement un outil fiscal, elle est aussi un levier de modernisation des pratiques commerciales et de renforcement de la confiance entre les acteurs économiques.
Le fait que, aujourd’hui encore, une large partie des entreprises tunisiennes ne se sentent pas prêtes pour cette transition n’est pas normal au regard des évolutions technologiques actuelles. Cela souligne l’urgence de repenser l’accompagnement des réformes structurelles, en plaçant l’entreprise au cœur du processus et non à sa périphérie.
La réussite de la facturation électronique dépendra donc moins de la contrainte réglementaire que de la capacité des pouvoirs publics à instaurer un climat de confiance, de pédagogie et de partenariat. À défaut, cette réforme risque de devenir un symbole de plus du fossé entre l’administration et le monde de l’entreprise, alors qu’elle pourrait, si elle était bien menée, incarner une avancée décisive vers une économie plus moderne, plus transparente et plus performante.
Leila SELMI
