Par Slim BEN YOUSSEF
La santé parle toujours au-delà de la santé. Elle dit le rapport d’un État à la vie humaine qu’il administre, protège ou expose. En Tunisie, l’aggravation des pénuries de médicaments révèle une épreuve silencieuse mais décisive. Les étagères vides racontent autre chose qu’un incident logistique : des traitements interrompus, des parcours de soins fragilisés, des angoisses qui s’installent, des existences mises en suspens. Une question politique affleure, obstinée : que vaut la souveraineté lorsqu’elle ne garantit plus l’accès au soin ?
La pénurie s’est installée dans le paysage sanitaire, avec la discrétion des crises qui durent. De circonstancielle, elle est devenue structurelle. Normalisée. Elle frappe en premier les patients chroniques, les traitements lourds, les parcours oncologiques. Des hôpitaux aux pharmacies, elle s’insinue jusque dans les foyers. Une hémorragie lente, administrative et humaine à la fois.
Au cœur de la crise, la Pharmacie centrale se trouve affaiblie. Des dysfonctionnements profonds et persistants entravent sa mission d’approvisionnement du marché national. S’y ajoute un feuilleton devenu rituel : la rupture périodique entre la CNAM et les pharmaciens. Chaque fin d’année, les négociations s’éternisent, les engagements se suspendent, les conséquences s’accumulent, les effets se propagent. L’improvisation a fini par faire système. Elle se paie comptant, en dinars et en confiance.
Là où la régulation recule, l’arbitraire prospère. C’est une loi simple. Le marché parallèle s’organise ; la pénurie crée sa propre économie, redistribuant les risques et creusant les inégalités. Le médicament se fait rare, cher, parfois dangereux. La santé se négocie alors à voix basse, entre une ordonnance froissée et une détresse pressée.
Cette crise ne cédera ni aux rustines budgétaires ni aux arrangements de dernière minute. Elle appelle une rupture assumée. Un plan de sauvetage immédiat pour la Pharmacie centrale est indispensable. Mais la réponse durable se trouve ailleurs : dans une refondation audacieuse de la santé publique et dans une réforme cohérente du système de protection sociale, depuis son financement jusqu’à sa gouvernance, de ses règles à ses équilibres.
Protéger la santé relève d’un choix souverain. Cela se finance, se planifie, se décide. Cela exige des moyens, des chantiers et une volonté politique assumée. Et cela révèle la manière dont un État considère la vie humaine.
La santé publique demeure l’épreuve décisive de l’État social tunisien. La hisser à hauteur de notre peuple est un devoir national. Moderniser, financer, équiper, protéger — et tenir. Là commence la souveraineté : quand la vie est défendue sans délai.
