Par Slim BEN YOUSSEF
Ce qui se joue autour du Groenland dit moins une menace russe ou chinoise qu’un effondrement stratégique européen. Prisonnière de réflexes russophobes et sinophobes, l’Union européenne ne voit pas que la véritable prédation vient d’ailleurs — et qu’elle en est déjà la victime consentante.
Le Danemark incarne cette dérive. Élève modèle de la soumission atlantiste, il a accepté l’espionnage depuis son sol, acheté des F-35 américains — symboles coûteux d’une dépendance technologique totale — et relayé sans nuance le récit trumpien d’une menace russo-chinoise pourtant inexistante au Groenland. Mais la peur, lorsqu’elle devient doctrine, dispense de cohérence.
Face à la pression américaine, l’Europe feint la mobilisation. Une coalition improvisée envoie quelques dizaines de soldats et organise des patrouilles aériennes symboliques. Une démonstration de solidarité plus médiatique que stratégique, qui révèle surtout l’érosion des capacités militaires européennes après des choix politiques hasardeux et un soutien ukrainien dispendieux.
Dans ce tableau, l’attitude de Donald Trump peut sembler grotesque. Le Groenland est déjà, de fait, sous contrôle militaire américain depuis l’accord de défense de 1951 et la base de Pituffik. Pourquoi vouloir l’annexer formellement ? Par égo, sans doute. Par désir d’entrer dans l’Histoire aussi, en renouant avec la logique des annexions territoriales. Mais surtout parce que les États-Unis ont échoué là où se jouait l’essentiel : face à la Russie sur le plan stratégique et énergétique, face à la Chine sur le plan industriel et commercial.
Incapable de rivaliser avec des puissances plus solides, Washington revient à un impérialisme classique : la prédation. Incapable de vaincre les forts, il s’attaque aux faibles. Après le Venezuela, c’est l’Europe — divisée, dépendante, vulnérable — qui devient la cible idéale.
Les droits de douane annoncés par Trump en sont l’illustration brutale. Là où ils ont échoué contre la Chine, ils frappent de plein fouet les économies européennes. Et Bruxelles, tétanisée, se réfugie dans le déni, persuadée que l’Amérique ne peut aller trop loin. Cet aveuglement signe la sortie progressive de l’Europe de l’Histoire.
L’ordre ancien, forgé par un cartel d’hégémonies occidentales, se défait. Pendant que Trump revendique la loi du plus fort et que l’Europe demeure incapable de penser la rupture d’époque, les BRICS cherchent, eux, à bâtir une coopération mondiale alternative.
Ailleurs, le Sud global – auquel nous appartenons – invente. Une autre universalité se dessine : plurielle, digne, équitable.
