Les récentes intempéries qui ont frappé la Tunisie ont, une fois de plus, plongé plusieurs régions du pays dans une situation de paralysie quasi totale. Routes impraticables, transports interrompus, écoles fermées, quartiers isolés, commerces à l’arrêt : le même scénario se reproduit année après année, comme si aucune leçon n’avait été tirée des précédents épisodes.
Si les pluies intenses sont souvent présentées comme la cause principale de ces désastres, la réalité est bien plus complexe et, surtout, bien plus inquiétante.
Car ce qui choque le plus aujourd’hui, ce n’est pas la violence des intempéries en elles-mêmes, mais l’ampleur des conséquences qu’elles provoquent sur un pays censé y être préparé. Des pluies saisonnières, parfois fortes mais prévisibles, suffisent à bloquer des villes entières. Cette situation n’est ni normale ni inévitable. Elle est le symptôme d’un dysfonctionnement structurel profond.
À chaque épisode pluvieux d’envergure, la même image se répète : axes routiers submergés, tunnels transformés en bassins d’eau, véhicules coincés pendant des heures, transports publics suspendus ou fortement perturbés. Des milliers de citoyens se retrouvent dans l’incapacité de rejoindre leur lieu de travail, les élèves sont contraints de rester chez eux et certaines zones deviennent totalement inaccessibles.
Cette paralysie rapide révèle une fragilité alarmante des infrastructures. Dans de nombreuses régions, quelques heures de pluie suffisent à rendre les routes dangereuses, voire inutilisables. Les systèmes d’évacuation des eaux pluviales sont saturés ou inexistants, les canalisations débordent, et l’eau s’accumule là où elle ne devrait jamais stagner. Le résultat est un blocage généralisé qui désorganise la vie économique et sociale du pays.
Écoles fermées et quotidien bouleversé
Parmi les conséquences les plus visibles figurent les fermetures répétées des établissements scolaires. Chaque année, des milliers d’élèves voient leur scolarité interrompue à cause des intempéries. Si la sécurité des enfants doit rester la priorité absolue, il est légitime de s’interroger sur le caractère systématique de ces fermetures. L’école, pilier fondamental de la société, ne peut continuer à être l’une des premières victimes d’un réseau d’infrastructures défaillant. Routes inondées, accès impraticables, bâtiments mal protégés contre les infiltrations d’eau : autant de problèmes connus, documentés, mais rarement traités de manière durable. Cette situation pénalise les élèves, les enseignants et les familles, tout en accentuant les inégalités entre les régions.
Des intempéries prévisibles, des infrastructures défaillantes
Contrairement à ce qui est parfois avancé, les pluies intenses ne constituent pas un phénomène exceptionnel. Elles sont saisonnières et, dans de nombreux cas, annoncées à l’avance par les services météorologiques. Le véritable problème réside dans l’incapacité chronique à gérer ces épisodes.
Les réseaux de drainage, les canalisations et les égouts souffrent d’un manque flagrant d’entretien. Dans plusieurs villes, ils sont obstrués par des déchets, mal dimensionnés ou tout simplement vétustes. L’absence de maintenance régulière transforme la moindre averse en menace. Les eaux pluviales, au lieu d’être correctement évacuées, remontent à la surface, envahissent les rues et s’infiltrent dans les habitations.Cette situation est le résultat de décennies de négligence, de choix urbanistiques contestables et d’un manque de vision à long terme. Construire sans prévoir des systèmes d’évacuation adaptés, laisser les réseaux se dégrader sans entretien sérieux, c’est exposer volontairement les citoyens à des risques évitables.
Un désastre économique et social récurrent
Les inondations ne se limitent pas à des désagréments temporaires. Elles ont un impact économique direct : commerces fermés, marchandises endommagées, journées de travail perdues, réparations coûteuses pour les particuliers et les collectivités. Pour les petits commerçants et les travailleurs indépendants, chaque journée d’arrêt représente une perte difficile à compenser.
Sur le plan social, la répétition de ces crises alimente un sentiment de lassitude et de colère. Les citoyens ont le sentiment légitime d’être abandonnés face à un problème qui se reproduit sans qu’aucune solution durable soit mise en œuvre. Cette perte de confiance dans la capacité des autorités à anticiper et à gérer les risques fragilise encore davantage le lien entre l’État et la population.
Une responsabilité collective, mais surtout institutionnelle
Il serait injuste de réduire la problématique des inondations aux seules conditions climatiques. Certes, le changement climatique accentue certains phénomènes, mais il ne peut servir d’excuse à l’inaction. De nombreux pays confrontés à des précipitations bien plus importantes parviennent à limiter les dégâts grâce à des infrastructures adaptées et à une maintenance rigoureuse.
Dans notre pays, le problème est largement structurel. Il concerne la planification urbaine, l’entretien des réseaux d’assainissement, la gestion des déchets et la coordination entre les différents acteurs institutionnels. Tant que ces aspects ne seront pas traités de manière sérieuse et continue, les mêmes causes produiront inévitablement les mêmes effets.
Sortir du cycle de l’urgence permanente
Ce qui n’est plus acceptable aujourd’hui, c’est la normalisation de l’anormal. Accepter que tout s’arrête à chaque épisode pluvieux revient à admettre un échec collectif. La gestion des intempéries ne doit plus se limiter à des interventions d’urgence, mais s’inscrire dans une stratégie globale de prévention et d’investissement.
Moderniser les réseaux de canalisations, assurer un entretien régulier des égouts, repenser l’aménagement urbain et renforcer la coordination entre les collectivités locales et les services techniques sont des priorités absolues. Sans cela, les Tunisiens continueront de vivre au rythme des inondations, avec leur lot de désastres évitables.
Les intempéries ne devraient pas paralyser un pays entier. Le fait que cela se produise chaque année prouve que le problème n’est pas la pluie, mais bien ce qui se passe – ou ne se passe pas – en amont. Et tant que cette réalité ne sera pas pleinement assumée, le même scénario continuera de se répéter, au détriment des citoyens et de l’avenir du pays.
Leila SELMI
