Par Mondher AFI
L’activité diplomatique menée par la Tunisie à l’occasion de la visite du ministre des Affaires étrangères en Jordanie ne peut être appréhendée comme un simple épisode de gestion routinière des relations bilatérales. Elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde, révélatrice d’une recomposition de la fonction diplomatique elle-même, désormais pensée comme un fait social total, au sens de Marcel Mauss, c’est-à-dire comme un espace où s’articulent simultanément le politique, l’économique, le symbolique et le social.
Dans un environnement régional et international marqué par la désagrégation des cadres de régulation classiques, la multiplication des conflits asymétriques et l’affaiblissement du multilatéralisme normatif, la diplomatie cesse d’être un simple instrument de représentation pour devenir un levier de structuration de la souveraineté. Elle participe à la production de sens, à la consolidation de l’autorité étatique et à la projection d’une identité politique lisible dans un système international instable.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’action extérieure de la Tunisie telle qu’elle est pensée au plus haut niveau de l’État. La relation tuniso-jordanienne apparaît alors comme un espace de stabilité politique et de cohérence stratégique, fondé sur une convergence de principes, une maturité institutionnelle comparable et une compréhension partagée des fragilités structurelles du système régional. Elle incarne une forme avancée de coopération souveraine, affranchie des logiques d’alignement et orientée vers la construction d’intérêts communs durables, dans le respect strict de l’autonomie décisionnelle de chaque État.
Dans l’évolution contemporaine des relations internationales, le partenariat stratégique s’affirme comme une catégorie analytique centrale, révélatrice des mutations profondes de l’ordre international. Il constitue une forme hybride de relation interétatique, à la fois politique, institutionnelle et symbolique, qui rompt avec les schémas classiques des alliances rigides fondées sur la contrainte juridique ou sécuritaire, tout en dépassant les coopérations ponctuelles, souvent limitées à des intérêts conjoncturels ou sectoriels. Sa spécificité réside dans sa capacité à articuler flexibilité stratégique et profondeur normative, temporalité longue et adaptabilité, sans remettre en cause l’autonomie décisionnelle des États partenaires.
Le partenariat stratégique repose ainsi sur l’accumulation progressive d’un capital de confiance politique, nourri par la continuité des échanges, la cohérence des positions et la stabilité des engagements. Il s’appuie également sur des représentations partagées du monde, des menaces et des opportunités, ainsi que sur une aptitude à reconnaître et à gérer la divergence comme une donnée structurelle de la relation internationale et non comme un facteur de rupture. Cette capacité à intégrer le désaccord dans un cadre régulé constitue l’un des marqueurs essentiels de la maturité stratégique des États.
Appliqué à la relation tuniso-jordanienne, ce concept permet de dépasser résolument une lecture strictement fonctionnaliste ou techniciste de la coopération. Le partenariat ne saurait être réduit à une juxtaposition de secteurs d’intervention ni à une accumulation d’accords bilatéraux déconnectés d’une vision d’ensemble.
Le partenariat stratégique comme construction sociale et géopolitique durable
Il s’agit au contraire d’une architecture relationnelle globale, construite sur la reconnaissance mutuelle des contraintes structurelles auxquelles sont confrontés les deux États : pressions économiques persistantes, instabilité chronique de l’environnement régional, recomposition rapide des alliances internationales et exigence croissante de légitimité politique et sociale à l’intérieur des frontières nationales.
Dans cette perspective, la relation tuniso-jordanienne s’inscrit dans une rationalité stratégique lucide, attentive aux rapports de force réels mais soucieuse de préserver des marges d’autonomie souveraine. Elle reflète une conception de l’action extérieure qui refuse à la fois la dépendance et l’isolement, et qui privilégie la construction patiente de convergences fondées sur l’intérêt mutuel, la clarté des engagements et la cohérence des choix politiques.
D’un point de vue sociopolitique, ce partenariat repose sur une logique de réciprocité symbolique particulièrement significative. Chaque État reconnaît à l’autre une capacité autonome de décision, une légitimité pleine et entière dans la définition de ses priorités nationales, ainsi qu’un droit souverain à formuler ses positions en fonction de ses réalités internes. Cette reconnaissance mutuelle constitue un capital symbolique déterminant au sens sociologique du terme : elle produit de la confiance, stabilise la relation et confère à la coopération une profondeur qui dépasse les conjonctures politiques.
C’est précisément cette logique que valorise la vision du Président Kaïs Saïed, pour qui les relations internationales ne peuvent être ni un espace de subordination ni un simple marché d’intérêts fluctuants. Elles doivent être l’expression directe de la souveraineté populaire et de la dignité nationale, fondées sur l’égalité entre États, la clarté des positions et le refus des rapports asymétriques. Dans cette conception, le partenariat stratégique n’est légitime que s’il renforce la capacité de chaque État à décider librement de son destin, tout en s’inscrivant dans une dynamique de coopération responsable et équilibrée.
Ainsi conçue, la relation tuniso-jordanienne se distingue nettement des formes de coopération dépendantes ou hiérarchisées qui ont longtemps structuré certains espaces régionaux. Elle apparaît comme un modèle de partenariat souverain, fondé sur la reconnaissance, la rationalité et la responsabilité, et porteur d’une signification politique et sociologique profonde dans un contexte international marqué par l’instabilité et la recomposition des normes.
La diplomatie économique comme architecture de souveraineté et mécanisme de stabilisation sociale
L’intégration croissante de la dimension économique au cœur de la relation tuniso-jordanienne traduit une mutation profonde de la doctrine diplomatique tunisienne. L’économie n’y est plus envisagée comme un simple domaine fonctionnel, subordonné à des impératifs de croissance quantitative ou à des logiques d’ajustement conjoncturel, mais comme un espace stratégique où se jouent des enjeux fondamentaux de souveraineté, de justice sociale et de cohésion nationale.
Dans la vision portée par le Président de la République, la souveraineté ne saurait se réduire à l’autonomie formelle de la décision politique. Elle se définit avant tout comme la capacité effective de l’État à contrôler les conditions matérielles de l’existence collective, à structurer son développement selon des priorités nationales et à prémunir la société contre les formes contemporaines de dépendance économique et de vulnérabilité sociale. La diplomatie économique s’inscrit ainsi comme une architecture de pouvoir, au sens foucaldien, articulant discours, instruments institutionnels et pratiques de coopération afin de renforcer la capacité de l’État à orienter les trajectoires économiques et sociales.
Dans ce cadre, le partenariat économique avec la Jordanie se distingue par son caractère sélectif et structurant. Il ne procède pas d’une ouverture indifférenciée aux flux de capitaux ou d’un mimétisme des modèles libéraux dominants, mais privilégie la mise en œuvre de projets productifs fondés sur la valeur ajoutée, le transfert réel de compétences, la maîtrise nationale des chaînes de production et l’ancrage territorial des investissements. Cette orientation rompt avec les modèles extractifs et rentiers qui ont historiquement contribué à la fragilisation des économies nationales et à l’accentuation des inégalités sociales.
Ainsi conçue, la diplomatie économique tunisienne acquiert une fonction de stabilisation sociale. En favorisant la création d’emplois durables, la consolidation du tissu productif et l’intégration des régions longtemps marginalisées, elle devient un instrument de réduction des vulnérabilités structurelles et de restauration du lien de confiance entre l’État et la société. L’économie cesse d’être un champ autonome pour devenir un espace de médiation entre souveraineté politique et justice sociale.
Le facteur humain comme capital sociopolitique : continuité symbolique, densité relationnelle et résilience structurelle
L’un des fondements les plus significatifs de la relation tuniso-jordanienne réside dans la place centrale accordée au facteur humain, appréhendé comme un capital sociopolitique à part entière. Dans cette perspective, le citoyen n’est pas réduit au statut de bénéficiaire passif des politiques de coopération, mais reconnu comme un acteur stratégique, porteur de compétences, de ressources relationnelles et de représentations symboliques susceptibles de renforcer la densité et la durabilité du lien bilatéral.
La conception défendue par le Président de la République s’appuie sur une lecture sociologique exigeante de la nation, conçue comme une communauté historique et symbolique, dont les prolongements à l’étranger constituent un capital social et relationnel décisif. Les diasporas, les élites académiques, les professionnels et les étudiants participent à la construction de la crédibilité internationale de l’État et à la continuité de sa présence dans l’espace régional, au-delà des seuls canaux institutionnels.
Cette approche confère à la diplomatie tunisienne une profondeur humaine singulière. Les échanges universitaires, culturels et professionnels ne sont plus perçus comme des instruments périphériques de coopération, mais comme des mécanismes structurants de rapprochement entre les sociétés. Ils contribuent à la formation de référentiels communs, à la circulation des savoirs et à l’émergence de réseaux durables, capables de soutenir la relation bilatérale sur le long terme.
Dans cette perspective, le capital humain devient un facteur central de résilience. Il permet d’absorber les chocs conjoncturels, qu’ils soient politiques, économiques ou géopolitiques, et d’assurer la continuité de la coopération indépendamment des fluctuations institutionnelles. En investissant dans l’humain, la diplomatie tunisienne inscrit son action dans une temporalité longue, fondée sur la confiance, la reconnaissance mutuelle et la stabilité des liens sociaux.
Convergences géopolitiques et vision présidentielle : vers une doctrine cohérente de coopération souveraine
Sur le plan géopolitique, la Tunisie et la Jordanie partagent une lecture convergente des dynamiques régionales, fondée sur le respect du droit international, la primauté du politique sur le militaire et le rejet des logiques de confrontation systémique. Cette convergence ne procède ni d’un alignement idéologique ni d’une solidarité circonstancielle, mais d’une rationalité politique construite à partir de l’expérience historique et de la conscience des coûts sociaux, humains et institutionnels des conflits prolongés.
La diplomatie tunisienne se caractérise, dans ce cadre, par une parole indépendante, mesurée et cohérente, attachée à la légalité internationale, à la non-ingérence et à la recherche de solutions politiques durables. La relation avec la Jordanie devient ainsi un espace de coordination réflexive, où les positions ne sont pas simplement harmonisées, mais élaborées à partir d’analyses partagées des équilibres régionaux et de leurs implications sociales à long terme.
La cohérence de cette orientation diplomatique trouve son fondement dans la vision globale portée par le Président de la République, qui conçoit l’action extérieure comme une projection directe de la souveraineté populaire et de la dignité nationale. Cette vision repose sur des principes structurants : indépendance de la décision, centralité de l’être humain, primauté du droit et refus de toute forme de subordination politique ou économique.
Dans cette perspective, le partenariat stratégique n’est jamais appréhendé comme une fin en soi, mais comme un instrument au service d’un projet national visant à refonder l’État sur des bases de légitimité sociale, de justice et de cohérence institutionnelle. Les relations internationales s’inscrivent alors dans une rationalité politique exigeante, où la constance des principes l’emporte sur l’opportunisme conjoncturel et où la souveraineté se déploie comme une pratique active, consciente et socialement ancrée.
