Par Slim BEN YOUSSEF
Il y a, sur nos rivages, des passions silencieuses qui survivent au vacarme des hommes, consentent à l’absurde du monde et donnent encore prise au réel. La pêche à la ligne et la pêche artisanale en font partie. Elles tiennent le fil sans bruit, sans spectacle, avec la seule obstination de durer. Et cette persistance dit beaucoup de notre tunisianité, de notre méditerranéité, de notre façon d’habiter le monde sans le dévorer.
Le pêcheur à la ligne, immobile au bord de l’eau, connaît une sagesse rare. Corps posé sur le sable, regard tendu vers l’horizon, il sort un instant du tumulte contemporain. Il attend. La patience lui tient lieu de boussole et la mer lui rend parfois un poisson, parfois une paix provisoire. Chaque geste est mesuré, chaque prise limitée, chaque lieu respecté. Le rivage est laissé propre, comme on range une maison aimée avant de partir. Aimer un lieu, cela se fait souvent sans témoin.
Dans les petits ports côtiers – Sidi Mechreg, Sidi Daoud, El Haouaria, Hergla, Salakta, Kerkennah, Houmt Souk – la pêche artisanale prolonge cette même éthique. Ici, la mer se lit comme un texte ancien : courants, saisons, silences. La barque est un outil et une mémoire. Le filet, une écriture transmise. Le pêcheur avance de nuit, porté par la lune, le vent et une confiance sans emphase. Il ramène peu, avec des mains fatiguées et une joie sobre. Une caisse suffit à nourrir le soir, le feu et la dignité.
Tabarka, Kélibia, Mahdia disent la même chose avec d’autres accents : plus de fatigue que de prises, mais toujours ce retour qui compte. Ramener la mer à terre relève moins de la capture que de l’offrande. Dans chaque poisson, c’est un fragment d’horizon qui s’invite à table, avec le sel et la patience.
Là où les ports s’élargissent – La Goulette, Teboulba, Sfax ou Zarzis –, les chalutiers labourent le large et la loi du quai pèse lourd. Les petits s’endettent pour rester à flot. Ils tiennent pourtant. Veilleurs discrets, ils défendent une écologie vécue, une économie du peu, une science sans manuels.
Il faudrait protéger ces gestes comme on protège une langue menacée. La pêche à la ligne et la pêche artisanale sont une poésie de mer, écrite à hauteur d’homme. Les perdre reviendrait à perdre le rivage. Or sans rivage, aucune liberté ne tient longtemps.
