Les récentes intempéries qui ont frappé plusieurs régions du pays ont laissé derrière elles un paysage agricole profondément fragilisé. Champs inondés, cultures détruites, exploitations paralysées : pour de nombreux agriculteurs, la saison agricole en cours s’annonce déjà compromise.
Face à cette situation critique, l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP) tire la sonnette d’alarme et appelle les plus hautes autorités de l’État à intervenir afin que les agriculteurs sinistrés bénéficient des mécanismes d’indemnisation prévus par la loi.
Lors de son intervention médiatique récente, Fathi Ben Khelifa, conseiller économique auprès du président de l’UTAP, a clairement pointé du doigt le décalage entre les textes juridiques existants et leur application sur le terrain. Selon lui, les agriculteurs touchés par les inondations et autres aléas climatiques se retrouvent aujourd’hui livrés à eux-mêmes, alors même que des dispositifs institutionnels sont censés les protéger.
Des pertes agricoles lourdes et largement constatées
Les épisodes pluvieux intenses enregistrés ces dernières semaines ont provoqué des dégâts considérables, notamment dans des régions agricoles stratégiques telles que le Cap Bon et Monastir. Ces zones, connues pour leur forte contribution à la production nationale de fruits, de légumes et d’autres cultures essentielles, ont vu de nombreuses exploitations submergées ou endommagées.
Pour les agriculteurs concernés, les conséquences sont immédiates : pertes de récoltes, dégradation des sols, interruption des cycles de production et endettement accru. À moyen terme, ces dommages risquent également d’affecter l’approvisionnement des marchés et de fragiliser davantage la sécurité alimentaire du pays. Dans ce contexte, l’absence de mesures d’accompagnement et de compensation aggrave le sentiment d’abandon ressenti par le monde agricole.
Une loi claire, mais une application contestée
L’un des points centraux soulevés par l’UTAP concerne le non recours au Fonds d’indemnisation des dégâts agricoles causés par les catastrophes naturelles. Ce mécanisme, prévu par la législation tunisienne, est supposé intervenir en cas d’événements tels que les inondations, la sécheresse, les tempêtes, les vents violents, la grêle ou encore la neige. Or, selon Fathi Ben Khelifa, le ministère de l’Agriculture limite actuellement la reconnaissance des dégâts indemnisables à ceux causés par la sécheresse, excluant de facto les pertes liées aux récentes pluies torrentielles. Une interprétation jugée restrictive et injustifiée par l’UTAP, qui estime que la loi est explicite et ne laisse aucune place à une lecture sélective des catastrophes naturelles.
Des constats absents sur le terrain
Autre point de crispation majeur : l’inaction des commissariats régionaux chargés de constater les dégâts agricoles. D’après les déclarations de l’UTAP, aucune démarche sérieuse n’a été entreprise pour évaluer l’ampleur des pertes ni pour documenter les souffrances des agriculteurs touchés. Cette absence de constats officiels bloque de facto toute procédure d’indemnisation et renforce le sentiment d’injustice.
Pour les agriculteurs, cette situation est d’autant plus incompréhensible que les régions touchées jouent un rôle clé dans l’équilibre alimentaire national. Laisser ces zones sans soutien revient, selon l’organisation professionnelle, à prendre un risque majeur pour l’ensemble de la filière agricole et pour les consommateurs.
Un appel direct au président de la République
Face à ce qu’il considère comme une impasse administrative, Fathi Ben Khelifa a lancé un appel direct au président de la République, Kaïs Saïed, afin qu’il intervienne personnellement pour débloquer la situation. L’UTAP estime que seule une décision politique forte permettra d’activer le Fonds d’indemnisation et de garantir un minimum de justice aux agriculteurs sinistrés. Cet appel s’inscrit dans un contexte plus large de fragilisation du secteur agricole tunisien, déjà confronté à la hausse des coûts de production, à la rareté de l’eau, à l’endettement et aux effets du changement climatique. Sans soutien rapide, de nombreux exploitants risquent de ne pas pouvoir relancer leur activité pour la saison 2025-2026.
Une crise interne à l’UTAP qui accentue les tensions
Parallèlement à la situation des agriculteurs, l’UTAP fait face à une crise interne préoccupante. Selon Ben Khelifa, les quelque 200 employés de l’organisation, répartis sur l’ensemble du territoire, n’ont pas perçu leurs salaires depuis plus de six mois. Une situation qualifiée de «déplorable», qui fragilise le fonctionnement même de l’institution censée défendre les intérêts des agriculteurs.
Le montant nécessaire pour régulariser cette situation est estimé à 4,5 millions de dinars par an, une somme jugée dérisoire au regard du budget global du ministère de l’Agriculture. Pour l’UTAP, ce déséquilibre illustre un manque de priorisation du secteur agricole et de ses structures représentatives.
Au-delà de l’urgence sociale, la question de l’indemnisation des agriculteurs sinistrés revêt une dimension stratégique. Ne pas compenser les pertes liées aux intempéries revient à affaiblir durablement un secteur déjà vulnérable et à compromettre la souveraineté alimentaire du pays. L’UTAP insiste sur le fait que l’activation des mécanismes d’indemnisation n’est pas une faveur, mais un droit inscrit dans la loi.
Dans un contexte marqué par la multiplication des aléas climatiques, la capacité de l’État à soutenir ses agriculteurs face aux catastrophes naturelles sera déterminante. L’appel lancé par l’UTAP dépasse ainsi le cadre corporatiste : il pose la question fondamentale de la résilience de l’agriculture tunisienne et de la responsabilité des pouvoirs publics à protéger ceux qui assurent l’alimentation du pays.
Leila SELMI
