La tempête Harry, qui s’est abattue avec une violence inédite sur une grande partie du territoire au début de la semaine en cours, a engendré des dégâts considérables dans plusieurs régions côtières comme Hammamet, Nabeul et Sousse.
A Hammamet, des vagues géantes ont déferlé dans les rues, poussées par des vents à plus de 100 km/h. La ville a déjà connu plusieurs inondations dans le passé, mais cette fois, l’ampleur des dégâts est sans précédent, notamment sur le front de mer. Au moins vingt hôtels situés sur les rivages de la ville se sont retrouvés complètement inondés sous des pluies d’une rare intensité. Des restaurants et des cafés touristiques «pieds dans l’eau» ont subi de graves dégâts matériels.
La place «Chelma», qui jouxte le cimetière musulman et se situe tout près de la Médina dont elle constitue l’un des principaux accès, a été totalement ravagée. Des palissades ont été endommagées. Des dizaines de petites barques de pêche amarrées dans le vieux port, près du fort historique de la Medina, ont été fracassées.
A Nabeul, Kélibia ou encore Sousse, des vagues de submersion et des pluies diluviennes ont transformé de nombreuses rues en rivières. Le front de mer a été également totalement ravagé, avec des digues très fragilisées et d’énormes coulées de boue. Bois, détritus, béton, débris plastiques jonchaient le sol, alors que des tables et des chaises appartenant à des cafés étaient ensevelies sous la boue ou emportées par la mer. Le paysage désolant rappelait à tout moment aux riverains et aux visiteurs que la nature n’a, au final, fait que reprendre ses droits. L’eau n’oublie jamais son chemin ni le lieu qui lui a été confisqué. Elle finit toujours par rappeler tragiquement sa puissance et l’inconséquence de l’urbanisation en zone à risque.
Dans toutes les régions côtières du pays, l’augmentation de la demande sur les résidences estivales «pieds dans l’eau» et l’essor du tourisme balnéaire engendrent depuis plusieurs décennies un empiètement incontrôlé sur le domaine public maritime (DPM) avec à la clef, un grand rétrécissement des plages. De Bizerte à Djerba, en passant par Kélibia, Nabeul, Hammamet, Sousse et Mahdia, la marée d’hôtels construits en front de mer et la multiplication des logements particuliers trop proches du rivage ont fini par transformer la quasi-totalité du littoral en une énorme dalle de béton.
Le Code tunisien de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme (CATU) et l’ensemble des réglementations en vigueur prévoient pourtant une zone de servitude non aedificandi (non constructible), soit une distance minimale de 25 mètres à partir de la limite du domaine public maritime. Cette distance peut être supérieure dans les zones couvertes par un plan d’aménagement approuvé, en fonction des particularités de chaque zone.
Des infractions en forte hausse
L’interdiction de la bétonisation des rivages date de l’époque carthaginoise durant laquelle une autorisation était exigée pour construire un logement ou une installation civile ou militaire en front de mer. Depuis l’indépendance, le phénomène du mitage en front de mer s’est cependant poursuivi à un rythme endiablé et de façon totalement incontrôlée, sans considération pour les risques établis. Le littoral recule, et quand un coefficient de marée élevé rencontre une mer agitée, l’eau menace les habitations. Cela a d’ailleurs conduit à l’apparition des logements sur pilotis en duplex et triplex.
Selon les données de l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL), une institution créée en 1995 et chargée d’appliquer la politique de l’Etat en matière de protection des zones côtières, le nombre d’infractions liées à l’empiètement illégal sur le domaine public maritime commises par des particuliers ou des opérateurs économiques (promoteurs immobiliers, investisseurs dans le domaine du tourisme, etc.) s’établissait à 150 en moyenne par an avant la révolution. Depuis 2011, l’agence enregistre en moyenne 750 infractions par an. A ces infractions s’ajoutent des violations des autorisations relatives à l’installation temporaire de constructions accordées par l’APAL à certains opérateurs économiques.
Enseignants à l’Université de Sousse et membres du Laboratoire de cartographie géomorphologique, des milieux, des environnements et des dynamiques (CGMED), Fawzi Brahim et Dalenda Bada ont indiqué dans une récente étude intitulée «Aménagement et érosion accélérée des plages sur la côte orientale de la Tunisie : exemples au Cap Bon et au Sahel», que la pression foncière sur le littoral a déjà eu de graves impacts environnementaux.
«La pression sur le littoral et sur l’écosystème côtier, surtout par méconnaissance de sa fragilité, et la spécificité de son fonctionnement sont à l’origine, dans plusieurs secteurs, de l’érosion qui a été parfois rapide engendrant le rétrécissement et, localement, la disparition des plages», ont-ils écrit, notant que les zones les plus touchées par l’invasion du béton sont le Cap Bon et le Sahel. «A titre d’exemple, la plage de la zone Mamounia (Kélibia), qui s’étendait naguère sur environ 800 m, a totalement disparu et des travaux d’enrochement ont été réalisés pour protéger les constructions de front de mer. Des ruines antiques (thermes, murs, etc.) qui se trouvaient à 30 m du rivage en 2014 sont désormais atteintes et démantelées par les vagues, même par mer peu agitée», ont ajouté les deux chercheurs.
Au niveau de la plage de Kantaoui, au Nord de Sousse, le recul de la ligne de rivage entre 1962 et 2022 a varié de 25 à 43 mètres en fonction des endroits. Une étude réalisée par l’APAL a également conclu que près de 50% de la superficie du littoral tunisien est bétonnée, en raison notamment d’une concentration «historique» des principales activités économiques et de l’expansion anarchique des villes sur les côtes.
Walid KHEFIFI
