Par Mondher AFI
Le 27 janvier 2026, l’examen approfondi, tenu au cœur de la Kasbah, du programme tunisien de conversion de la dette extérieure en investissements productifs dépasse le cadre d’un simple ajustement d’ingénierie financière. Il s’inscrit dans une recomposition plus vaste des rapports entre l’État, l’économie politique internationale et les structures sociales internes. Sous l’impulsion directe du Président Kaïs Saïed et sous la supervision de la Cheffe du gouvernement, cette orientation exprime une volonté claire de rompre avec une gestion routinière et dépolitisée de l’endettement, pour lui restituer son statut de fait social, économique et politique structurant.
Cette approche repose sur une hypothèse centrale : la dette extérieure n’est ni neutre ni exclusivement technique, mais un instrument de pouvoir inscrit dans des rapports historiques asymétriques, qui conditionnent durablement les marges d’autonomie des États et redéfinissent leurs priorités de développement.
Dans une perspective de sociologie économique, la dette extérieure peut être analysée comme une institution au sens de Polanyi : elle est enchâssée dans des structures sociales, des normes internationales et des rapports de force qui dépassent largement la rationalité économique stricto sensu. Elle agit comme un mécanisme de discipline budgétaire, de hiérarchisation des priorités publiques et de normalisation des politiques nationales.
L’histoire de l’endettement des pays du Sud, depuis les années 1970, montre que la dette s’est progressivement transformée d’un instrument de financement du développement en un levier de contrainte structurelle. Les crises successives, pétrolières, financières, monétaires, ont déplacé l’endettement du registre de la liquidité vers celui de la solvabilité, exposant les États à une dépendance accrue vis-à-vis des marchés financiers et des institutions multilatérales.
Dans ce cadre, la Tunisie hérite d’une dette extérieure ancienne, cumulative, produite à la fois par des chocs exogènes et par des trajectoires internes marquées par une croissance inégalement distribuée et une vulnérabilité structurelle de l’appareil productif. La traiter comme une simple variable macroéconomique reviendrait à occulter sa dimension sociale, celle d’un prélèvement indirect sur les capacités de reproduction sociale, via la compression des dépenses publiques essentielles.
Rupture méthodologique et rationalité stratégique de la vision présidentielle
La spécificité méthodologique de la démarche portée par le Président Kaïs Saïed réside dans une rupture clairement assumée avec les cadres conventionnels et technocratiques de gestion de la dette publique tels qu’ils se sont progressivement imposés dans l’économie politique internationale au cours des dernières décennies. Alors que ces cadres dominants privilégient des instruments standardisés, consolidation budgétaire restrictive, refinancement continu par l’accumulation de nouveaux emprunts, dépendance structurelle à des conditionnalités externes, la stratégie tunisienne introduit un déplacement conceptuel fondamental. La dette cesse d’être appréhendée comme une contrainte exogène à absorber ou à neutraliser, pour être conçue comme une variable endogène susceptible d’être reconfigurée et réorientée au service d’objectifs nationaux clairement définis.
Dans cette perspective, la conversion de la dette en investissements productifs ne relève pas d’une simple innovation financière ou d’un ajustement tactique. Elle constitue une transformation du rapport entre l’État, les mécanismes financiers et les processus de développement. Il s’agit de déplacer la dette du champ abstrait, largement déterritorialisé, des flux financiers internationaux, où elle opère essentiellement comme un mécanisme de transfert et de discipline, vers le champ concret des structures matérielles, institutionnelles et sociales du développement. Ce déplacement confère à la dette une nouvelle fonction : de passif budgétaire, elle devient un instrument d’action publique susceptible de générer des effets durables sur l’appareil productif, l’emploi et la cohésion sociale.
Ce processus est intrinsèquement politique. Il traduit une volonté explicite de réappropriation par l’État de sa capacité stratégique, en lui permettant de reprendre l’initiative dans la définition des priorités sectorielles, territoriales et sociales. En substituant à une logique de remboursement passif, largement déterminée par des normes et des calendriers exogènes, une logique d’orientation active et sélective des ressources, la vision défendue par le Président Kaïs Saïed redéfinit les critères mêmes de la soutenabilité économique. Celle-ci n’est plus évaluée uniquement à l’aune des équilibres financiers de court terme, mais à partir de la capacité de l’économie nationale à produire de la valeur, à renforcer ses bases productives et à répondre aux besoins sociaux fondamentaux.
Cette orientation s’inscrit dans une conception exigeante de l’État, proche de la tradition wébérienne, qui le considère comme une instance de rationalisation, de hiérarchisation et d’arbitrage entre des fins collectives. La rationalité mobilisée ici ne se limite pas à une efficacité instrumentale ou comptable, elle est substantielle, orientée vers des objectifs de souveraineté, de justice territoriale et de cohésion sociale. En affirmant que les projets issus de la conversion de la dette doivent répondre prioritairement aux choix nationaux, le Président Kaïs Saïed réaffirme le principe de souveraineté décisionnelle comme fondement normatif de l’action publique, dans un contexte international caractérisé par la fragmentation des centres de pouvoir financier et la montée des asymétries.
D’un point de vue sociologique, cette démarche peut être interprétée comme une tentative consciente de repolitisation de la dette. Celle-ci n’est plus traitée comme un fait technique neutralisé par l’expertise, mais comme un rapport social historiquement situé, structuré par des relations de pouvoir et des dépendances cumulatives. La vision présidentielle refuse ainsi la naturalisation des contraintes de l’endettement et réintroduit la dette dans le champ du choix rationnel, du débat politique et de la temporalité longue. Elle repose sur l’idée que la maîtrise durable de la dette ne peut être obtenue par la seule discipline budgétaire, mais par la reconstruction progressive des capacités productives, institutionnelles et sociales de l’État.
En ce sens, la stratégie portée par le Président Kaïs Saïed ne relève ni de la rupture spectaculaire ni de l’adaptation conjoncturelle. Elle s’apparente à une recomposition méthodique du rapport entre l’État tunisien et l’ordre financier international, fondée sur la négociation, la cohérence interne des politiques publiques et une lecture lucide des rapports de force. La conversion de la dette devient alors moins une fin en soi qu’un instrument au service d’un projet politique de long terme, visant à transformer une contrainte structurelle héritée en levier de reconstruction souveraine et de redéploiement du développement national.
La conversion de la dette comme processus de reterritorialisation du développement
D’un point de vue sociologique, la conversion de la dette extérieure en investissements productifs peut être interprétée comme un processus de reterritorialisation de ressources longtemps extraverties. Dans les configurations classiques de l’endettement, les flux financiers sont orientés vers l’extérieur sous forme de service de la dette, opérant comme un mécanisme de drainage continu des capacités d’investissement internes. La stratégie tunisienne, telle que portée par le Président Kaïs Saïed, vise précisément à inverser cette dynamique en redirigeant ces flux vers des projets localisés, inscrits dans des territoires et des besoins sociaux concrets.
Cette reterritorialisation n’est pas seulement spatiale, elle est également sociale et institutionnelle. En orientant les investissements issus de la conversion de la dette vers des secteurs structurants — santé, agriculture, eau, énergie, infrastructures, technologies, inclusion sociale — l’État affirme une conception extensive du développement, fondée sur la sécurité humaine et la résilience collective. Il ne s’agit plus de privilégier des secteurs à forte rentabilité financière immédiate, mais de renforcer les bases matérielles et sociales de la reproduction économique et sociale.
La vision présidentielle repose ici sur une hypothèse centrale : le développement ne peut être réduit à un indicateur agrégé de croissance. Il est un processus social différencié, traversé par des inégalités territoriales et des vulnérabilités cumulatives. La conversion de la dette devient alors un instrument de correction structurelle, visant à réduire les asymétries régionales, à renforcer les capacités productives locales et à restaurer la capacité des communautés à maîtriser leurs conditions d’existence. En ce sens, elle constitue un levier de rééquilibrage territorial et social, inscrit dans une temporalité longue.
Diplomatie économique et rationalité de la persuasion stratégique
La mise en œuvre de cette orientation suppose une redéfinition profonde du rapport aux partenaires internationaux. La conversion de la dette ne peut être imposée unilatéralement, elle repose nécessairement sur la négociation. Toutefois, la vision défendue par le Président Kaïs Saïed se distingue par son refus explicite de deux postures symétriques mais également stériles : la dépendance discursive, fondée sur l’alignement passif sur les attentes des créanciers, et la confrontation idéologique, souvent coûteuse et peu productive.
La stratégie tunisienne privilégie une diplomatie économique de la persuasion rationnelle. Celle-ci repose sur la cohérence interne des projets proposés, leur viabilité économique objectivable et leur impact social mesurable. L’objectif est de transformer la relation créancier-débiteur en un partenariat fondé sur des intérêts mutuellement identifiables, sans renoncement à l’autonomie stratégique de l’État. La dette cesse ainsi d’être un rapport asymétrique figé pour devenir un espace de négociation structuré.
Dans un contexte international marqué par la hausse durable des taux d’intérêt, la raréfaction des financements concessionnels et la volatilité des marchés financiers, cette approche apparaît comme une tentative pragmatique de recomposition des rapports de force. Elle repose sur l’intelligence institutionnelle, la crédibilité de l’État et la lisibilité de ses choix stratégiques. La vision présidentielle mise sur la capacité de l’État tunisien à se présenter comme un acteur rationnel, prévisible et porteur d’un projet de développement cohérent, capable de convaincre sans se soumettre.
