Par Mondher AFI
La commémoration du 68ᵉ anniversaire des événements de Sakiet Sidi Youssef, organisée le 8 février 2026 sous l’égide conjointe de la Cheffe du gouvernement tunisien, Sarra Zaâfrani Zenzri, et du Premier ministre algérien, Sifi Ghrieb, agissant par délégation directe des deux chefs d’État, ne peut être appréhendée à travers le prisme réducteur du rituel protocolaire ou de la seule émotion mémorielle. Elle constitue un acte politique à part entière, porteur d’une forte densité symbolique et stratégique, dans lequel la mémoire collective est mobilisée comme une véritable ressource politique, au sens que lui confèrent les approches sociologiques de la domination symbolique et de la légitimation du pouvoir.
Dans cette perspective, la mémoire de Sakiet Sidi Youssef ne relève pas d’une simple conservation du passé, mais d’un travail actif de réinterprétation historique permettant d’ancrer l’action publique contemporaine dans une continuité signifiante. La présence conjointe des plus hautes autorités exécutives tunisiennes et algériennes traduit une volonté politique explicite de transformer ce lieu-mémoire en un espace de production de sens politique, où l’histoire devient un levier de cohérence, de légitimation et de projection stratégique. Cette lecture s’inscrit pleinement dans la vision du Président Kaïs Saïed, pour qui la souveraineté ne saurait être réduite à une posture défensive ou à une rhétorique identitaire, mais doit être pensée comme une capacité institutionnelle et politique d’autonomie décisionnelle, fondée sur la maîtrise du temps long, la fidélité aux luttes anticoloniales et la résistance aux logiques de dépendance structurelle propres à l’ordre international asymétrique. Dans cette perspective, la mémoire partagée s’impose comme un véritable capital symbolique, au sens que lui donne Pierre Bourdieu, mobilisable par l’État pour renforcer sa capacité de négociation, sa résilience et son initiative stratégique. La commémoration de Sakiet Sidi Youssef dépasse le simple acte cérémoniel : elle se transforme en un instrument de réaffirmation souveraine, où le rappel du passé colonial n’alimente pas la rancune, mais forge une conscience politique lucide des rapports de force, condition sine qua non pour toute autonomie stratégique. La vision du Président Kaïs Saïed confère à cette mémoire une fonction normative et prescriptive : elle guide l’action politique, structure la cohérence des choix nationaux et rappelle que la souveraineté ne se limite pas à la juridiction formelle, mais s’enracine dans la capacité de nommer son histoire, de l’interpréter et d’en extraire des enseignements stratégiques, capables d’orienter les décisions présentes et de consolider l’indépendance réelle de l’État face aux pressions extérieures.
Lieu-mémoire, capital symbolique et horizon stratégique maghrébin
Sakiet Sidi Youssef s’impose, dès lors, comme un lieu-mémoire au sens plein du terme, tel que conceptualisé par Maurice Halbwachs et Pierre Nora, c’est-à- dire un espace où la mémoire collective se cristallise, se transmet et se politise. Le bombardement du 8 février 1958 ne saurait être interprété comme un événement isolé ou marginal ; il s’inscrivait dans une stratégie coloniale punitive visant à dissuader la Tunisie indépendante de soutenir activement la Révolution algérienne et à rompre les chaînes de solidarité transfrontalière. Or, cette tentative de dislocation symbolique et politique a produit un effet paradoxal : loin de fracturer les liens, elle a consolidé une communauté de destin fondée sur l’épreuve partagée et le sacrifice commun. Le sang mêlé des martyrs tunisiens et algériens a ainsi constitué un moment fondateur d’une mémoire sacrificielle durable, profondément ancrée dans les structures de la conscience collective des deux peuples. Dans la lecture stratégique portée par le Président Kaïs Saïed, cette mémoire ne demeure pas enfermée dans le registre du passé, mais se projette comme un horizon politique actif. Elle permet de penser la relation tuniso-algérienne non comme une simple coopération conjoncturelle, mais comme un partenariat stratégique structuré, fondé sur la réciprocité, le refus de la subordination et la dignité nationale. En ce sens, Sakiet Sidi Youssef devient un point d’ancrage pour une diplomatie maghrébine alternative, capable de résister aux injonctions externes et de construire des formes d’intégration fondées sur l’égalité souveraine des États. La mémoire partagée fonctionne ici comme un instrument de stabilisation régionale, en ce qu’elle fournit un socle de confiance et de légitimité à l’action politique commune. Dans un environnement international marqué par les déséquilibres structurels et les tentatives d’ingérence, la valorisation stratégique de ce lieu-mémoire, telle que pensée par le Président Kaïs Saïed, apparaît comme une tentative cohérente et intellectuellement fondée de refonder l’action diplomatique sur des bases souveraines, durables et historiquement enracinées, tout en ouvrant des perspectives concrètes pour la construction d’un avenir maghrébin plus autonome et plus intégré.
Mémoire historique et souveraineté active : une grammaire politique assumée
L’approche que propose le Président Kaïs Saïed de l’histoire commune tuniso- algérienne, et plus spécifiquement de la tragédie de Sakiet Sidi Youssef, dépasse de manière significative le simple cadre commémoratif ou symbolique. Elle se situe dans une rationalité politique et stratégique structurée, où la mémoire n’est pas un vestige nostalgique du passé, mais une ressource politique et cognitive mobilisable pour renforcer la souveraineté nationale et guider l’action étatique. Loin de toute instrumentalisation émotionnelle ou affective, cette approche s’inspire d’une logique de capital symbolique, telle que théorisée par Pierre Bourdieu, où les événements historiques, les sacrifices partagés et les traumatismes collectifs deviennent des vecteurs de légitimation politique et de projection stratégique dans le présent et l’avenir. La tragédie de Sakiet Sidi Youssef n’est donc pas simplement un épisode de violence coloniale, elle constitue un socle mémoriel et normatif, permettant à la Tunisie et à l’Algérie de penser leur relation dans un continuum historique et géopolitique fondé sur la solidarité, la résistance et la fidélité aux luttes anticoloniales communes. Dans cette perspective, la souveraineté, telle que conceptualisée par le Président Kaïs Saïed, ne se réduit ni à un slogan rhétorique ni à une posture défensive ou réactionnaire. Elle s’entend comme une capacité réelle et opérationnelle de décision autonome, de projection stratégique et d’initiative politique dans un environnement international marqué par des contraintes structurelles et des asymétries de pouvoir. Cette conception exigeante de la souveraineté implique que la Tunisie ne subisse ni la pression économique, ni l’influence diplomatique extérieure, mais qu’elle fonde ses choix sur sa dignité institutionnelle et sur une continuité historique éclairée par l’expérience coloniale et la mémoire des combats pour l’indépendance. La relation avec l’Algérie, dans ce cadre, devient un partenariat stratégique fondé sur l’égalité des États, le respect mutuel et la convergence des trajectoires historiques, et non sur la dépendance ou le suivisme. Sakiet Sidi Youssef, en tant que lieu- mémoire, se transforme ainsi en repère normatif et stratégique : il rappelle que la souveraineté se construit par la cohérence des choix politiques, la constance dans l’action et la fidélité aux principes fondateurs des États postcoloniaux. Dans cette lecture, Kaïs Saïed confère à l’histoire une fonction active, quasi opérationnelle, en faisant de la mémoire un instrument de légitimation et un horizon pour l’exercice de la puissance étatique dans un cadre souverain et lucide.
Un partenariat stratégique fondé sur l’égalité et le refus de l’asymétrie
La relation tuniso-algérienne, telle qu’elle est pensée et portée par le Président Kaïs Saïed en étroite coordination avec le Président Abdelmadjid Tebboune, se distingue par un rejet explicite de toute forme de tutelle ou de subordination. Coopérer ne signifie ni s’aligner ni se dissoudre dans une logique de dépendance, mais construire un partenariat fondé sur la réciprocité, la confiance et le respect de la souveraineté de chaque État. Cette vision rompt avec les modèles classiques de coopération asymétrique souvent imposés aux pays du Sud, où l’aide, la sécurité ou l’investissement deviennent des instruments de contrôle indirect. À l’inverse, l’axe Tunis–Alger repose sur une logique de complémentarité stratégique, dans laquelle chaque État conserve sa capacité de décision, son autonomie politique et son contrôle sur ses priorités nationales. Sur le plan sécuritaire, cette convergence apparaît comme un facteur central de stabilité régionale dans un Maghreb fragilisé par les recompositions géopolitiques, les conflits périphériques et les ingérences extérieures. La coopération sécuritaire et militaire élevée entre les deux pays, évoquée lors de cette commémoration, ne relève pas d’une logique de militarisation, mais d’une compréhension partagée des menaces transnationales : terrorisme, criminalité organisée, trafics illicites et défis migratoires.
Frontières, développement et intégration
La centralité accordée au développement des régions frontalières, telle que réaffirmée lors des échanges entre la Cheffe du gouvernement tunisien et le Premier ministre algérien, constitue l’expression concrète d’une vision souveraine et prospective. Longtemps reléguées au rang de marges périphériques héritées de l’ordre colonial, ces zones sont désormais reconsidérées comme des espaces stratégiques d’intégration économique, sociale et humaine, où se joue une partie essentielle de la résilience nationale. Transformer les frontières de simples lignes de séparation en interfaces de coopération active relève d’un choix politique délibéré et profondément rationnel. Il s’agit de substituer à une logique de marginalisation une logique de centralité fonctionnelle, où investissement, emploi, infrastructures et justice territoriale deviennent des leviers d’une stabilité durable et de cohésion sociale. Cette démarche traduit une compréhension sociologique fine des interdépendances entre marginalisation territoriale, vulnérabilités sécuritaires et fragilités sociales, révélant que la sécurité et le développement ne sont pas des données séparées mais des dimensions intrinsèquement liées de l’action publique. Les résultats de la 23ᵉ session de la Grande Commission mixte tuniso- algérienne incarnent cette volonté de traduire la convergence politique en projets concrets et stratégiques. Énergie, commerce, ressources minières, sécurité alimentaire et hydrique, ces secteurs sont envisagés non seulement comme des champs de coopération, mais comme des instruments de renforcement de la souveraineté et de la résilience nationale. Dans la conception du Président Kaïs Saïed, l’intégration économique ne signifie ni dilution de la souveraineté ni soumission aux logiques du marché mondial, mais constitue un outil pragmatique et décisionnel, capable de consolider les capacités internes tout en élargissant la marge de manœuvre stratégique face aux pressions extérieures. La commémoration conjointe de Sakiet Sidi Youssef dépasse le simple symbole historique. Elle s’affirme comme un horizon politique partagé, où la mémoire collective devient un capital symbolique mobilisable pour légitimer l’action politique et structurer les choix stratégiques. Dans un monde marqué par les déséquilibres systémiques et les tensions géopolitiques, l’axe tunisien–algérien incarne un modèle de coopération souveraine et équilibrée, fondée sur la convergence politique, la coordination institutionnelle et la mise en œuvre de projets tangibles, traduisant la capacité des deux États à défendre simultanément leurs intérêts nationaux et à consolider la stabilité régionale à long terme.
