Par Slim BEN YOUSSEF
À Berlin, le cinéma regarde droit, éclairage cru, sans ambages. La Berlinale 2026 s’ouvre sans fard avec No Good Men de la réalisatrice afghane Shahrbanoo Sadat : le récit d’un doute intime, au seuil d’un monde qui se referme. Un choix inaugural. Et déjà une orientation. Rien à célébrer. Encore moins à enjoliver. Mais un regard frontal sur la violence politique et morale. Un cinéma rugueux, sans promesse de consolation.
L’ouverture fixe une ligne, la programmation s’y tient. En Compétition comme dans Panorama, les films sur les migrations, l’exil et la frontière occupent une place centrale. Autour d’eux gravite un corpus de thèmes lourds : injustice systémique, rapports de domination, répression étatique, mémoire, identité, héritages traumatiques. Autant de terrains où l’esthétique rencontre la politique.
Ce geste prolonge une tradition. Depuis des années, la Berlinale reste le festival le plus politique d’Europe — par posture, par nécessité. Moins glamour que Cannes. Moins révérant que Venise. Mais plus lucide. Plus âpre. Plus net. Un festival de position. Pour ceux qui regardent sans détour le monde et leurs propres angles morts. Pour ceux qui persistent à croire que le cinéma peut précéder ce qui advient, au lieu de le commenter après coup.
Les cinémas du Sud trouvent ici un terrain d’écoute rare. Afrique, Amérique latine, Moyen-Orient, Asie : certains films parviennent à traverser la Berlinale sans folklore ni médiation protectrice. C’est là que l’on choisit d’accompagner de près ces œuvres, précisément lorsqu’elles filment depuis l’intérieur des fractures, sans traduction commode.
Cette acuité s’exprime peut-être avec le plus de force dans la section Generation. Premiers films très politiques, explorations formelles audacieuses, interrogations sur le corps, le désir, le pouvoir. Un laboratoire esthétique et moral où se fabrique une autre grammaire du cinéma. Ces jeunes cinéastes filment l’après-sidération : un monde déjà fissuré, où l’innocence se donne à voir comme une énigme, laissée en suspens.
Berlin devient alors surface sensible, point de contact où l’image fixe ce que les discours peinent à saisir : la fatigue précoce, les colères sourdes, les formes encore indéchiffrées de résistance. Une veine de films sur laquelle on s’attarde, décomposant le présent tel qu’il pèse déjà sur ceux qui arrivent.
La présence de Wim Wenders à la tête du jury parachève cette ligne, prolongeant une attention aux routes, à la durée et aux marges — à ce qui se déploie lentement, hors des centres.
Le temps d’une Berlinale, Berlin regarde le monde. Et cela suffit.
