Par Mondher AFI
La rencontre tenue le 11 février au Palais de Carthage entre le Président de la République Kaïs Saïed, le ministre de l’Intérieur, le secrétaire d’État à la sécurité nationale et le ministre de l’Éducation n’a rien d’un échange protocolaire ordinaire. Elle s’inscrit dans un moment critique où la question des stupéfiants en milieu scolaire cesse d’être un fait divers pour devenir un révélateur structurel d’une crise plus profonde : crise de l’institution éducative, crise du lien social, crise des mécanismes de protection publique.
Lorsque le Chef de l’État insiste sur la nécessité de protéger les élèves contre «une tentative de démantèlement de la société», il ne mobilise pas une rhétorique dramatique, mais une lecture systémique. La drogue, dans ce contexte, n’est pas seulement une substance illicite, elle devient un vecteur de désagrégation symbolique et normative. Elle infiltre l’espace scolaire, espace supposé sanctuaire, et transforme l’institution éducative en terrain d’affrontement entre logiques de formation et logiques de destruction.
La première force de l’approche du Président Kaïs Saïed réside dans son refus d’enfermer la lutte contre les drogues dans une perspective strictement policière. Certes, il a appelé à la multiplication des patrouilles autour des établissements scolaires et à l’intensification de la traque des réseaux. Cette dimension est indispensable. Les opérations menées par les unités de la police judiciaire à Sbeïtla, Nabeul, la Manouba, Bizerte ou encore la Wardiya témoignent d’un engagement réel des forces de sécurité. Les saisies de centaines de comprimés psychotropes et de résine de cannabis illustrent l’ampleur du phénomène et la structuration des réseaux.
Il serait intellectuellement malhonnête de minimiser ces efforts. Dans un contexte régional marqué par la circulation transfrontalière des stupéfiants, l’action sécuritaire constitue un rempart nécessaire contre l’économie criminelle organisée.
Cependant, la singularité de la position présidentielle tient à ce qu’elle articule cette réponse sécuritaire à une exigence éducative et civilisationnelle. Le Président a clairement affirmé que l’action ne peut être «uniquement sécuritaire» et qu’il faut consacrer quotidiennement un temps pédagogique à l’explication des dangers de ces substances.
Cette articulation est sociologiquement pertinente. Les travaux internationaux, y compris ceux cités dans les études nigérianes, allemandes ou australiennes, montrent une corrélation forte entre décrochage scolaire, faible performance académique et consommation de drogues. Autrement dit, la vulnérabilité éducative devient un facteur de risque. Là où l’école échoue à produire du sens, les logiques de compensation identitaire prennent le relais.
L’échec stratégique du ministère de l’Éducation : absence de vision structurée
Il importe d’aborder cette question avec une exigence analytique qui dépasse l’émotion suscitée par les faits divers et les discours alarmistes. Ce qui se joue aujourd’hui dans l’espace scolaire tunisien n’est pas un simple dérapage comportemental de quelques individus isolés, mais l’expression d’un phénomène diffus, transversal, qui traverse les milieux sociaux, brouille les catégories classiques de marginalité et révèle une transformation plus profonde des mécanismes de socialisation.
La consommation de substances psychoactives en milieu scolaire ne peut plus être interprétée comme le symptôme exclusif d’une pauvreté extrême ou d’une déviance périphérique. Elle s’inscrit désormais dans des espaces sociaux variés, y compris au sein de familles réputées stables et intégrées. Cette diffusion horizontale indique que le problème n’est pas seulement économique, mais culturel, symbolique et institutionnel. Nous sommes face à une fragilisation du cadre normatif lui-même.
Dans ce contexte, il est légitime d’interroger la capacité du système éducatif à anticiper, structurer et encadrer une réponse stratégique.
Or, force est de constater que l’institution scolaire demeure, dans sa configuration actuelle, largement centrée sur la transmission formelle des savoirs. Elle privilégie la performance académique mesurée, l’accumulation de contenus et la préparation aux examens, au détriment de la formation globale de la personne. La prévention des conduites à risque reste souvent fragmentée, dépendante d’initiatives ponctuelles, parfois portées par des acteurs engagés, mais rarement intégrées dans une architecture nationale cohérente et évaluée.
Ce déficit structurel ne tient pas à une absence de conscience du problème, mais à l’absence d’une vision systémique. La lutte contre les addictions ne peut se réduire à des campagnes de sensibilisation sporadiques ni à des interventions circonstancielles après des incidents. Elle exige un cadre curriculaire explicite, pensé dans la durée, articulant éducation à la santé mentale, développement des compétences psychosociales, apprentissage de la citoyenneté active et formation à l’esprit critique.
C’est précisément ici que la lecture présidentielle introduit une inflexion décisive. Lorsque le Président Kaïs Saïed évoque l’«analphabétisme masqué», il ne formule pas une critique superficielle du rendement scolaire, il pointe une faille anthropologique. Il désigne une génération qui maîtrise les instruments formels de la lecture et de l’écriture, mais qui demeure vulnérable face aux mécanismes de manipulation symbolique, aux stratégies d’emprise et aux séductions des économies illicites.
Cette idée rejoint, d’un point de vue sociologique, la notion d’anomie développée par Durkheim : lorsque les normes collectives perdent leur capacité régulatrice, l’individu se retrouve exposé à une pluralité de références concurrentes, sans hiérarchie stable. L’école, dans ce contexte, ne peut plus être un simple espace d’instruction technique. Elle doit redevenir un lieu de production de sens, un espace où se reconstruit le lien entre savoir, responsabilité et appartenance nationale.
La vision du Chef de l’État ne se limite d’ailleurs pas à une dénonciation. Elle articule fermeté sécuritaire et refondation éducative. D’un côté, la nécessité de protéger physiquement les établissements et de démanteler les réseaux, de l’autre, l’impératif de fortifier les consciences. Cette articulation est essentielle. Une réponse exclusivement répressive risquerait de déplacer le phénomène sans en traiter les causes profondes. À l’inverse, une approche purement pédagogique, sans cadre sécuritaire solide, laisserait l’espace scolaire vulnérable aux infiltrations criminelles.
La cohérence de cette vision réside dans son inscription dans une perspective de souveraineté. Le Président rappelle que l’éducation constitue un secteur de souveraineté. Cela signifie que la formation des esprits conditionne la stabilité de l’État et la cohésion du corps social. En ce sens, la lutte contre les drogues en milieu scolaire n’est pas une question périphérique de santé publique, elle devient un enjeu stratégique de préservation du projet national.
Il convient donc de dépasser les diagnostics fragmentaires pour engager une réforme structurelle. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter des heures de sensibilisation, mais de repenser la finalité même de l’école : former des citoyens capables d’autonomie intellectuelle, dotés d’une intelligence émotionnelle, enracinés dans une culture nationale ouverte et confiants dans leur capacité d’agir.
Former l’esprit critique, c’est apprendre à déjouer les récits séduisants qui présentent la drogue comme vecteur de liberté ou de virilité. C’est aussi redonner au jeune un horizon d’accomplissement qui ne passe ni par la transgression ni par l’évasion chimique. Là réside la profondeur de la perspective présidentielle : comprendre que la protection des élèves commence par la reconstruction d’un imaginaire collectif où la dignité, l’effort et la responsabilité reprennent le dessus sur la fuite et l’illusion.
En définitive, la question posée dépasse le seul ministère de l’Éducation, elle engage une redéfinition du contrat éducatif national. Si l’école ne parvient pas à remplir pleinement sa mission de socialisation normative et de production de sens, d’autres forces, économiques, criminelles ou culturelles, occuperont le vide. La vision exprimée au plus haut niveau de l’État invite précisément à empêcher cette vacance et à replacer l’éducation au cœur de la reconstruction sociétale.
Drogue et anomie : lecture sociologique d’une crise générationnelle
La diffusion des stupéfiants en milieu scolaire ne peut être réduite à une simple dérive comportementale, elle constitue le symptôme manifeste d’une fragilisation du lien social. À la lumière de la théorie de l’anomie, lorsque les normes collectives perdent leur capacité d’orientation et de régulation, les individus, notamment les jeunes, se tournent vers des formes alternatives d’appartenance et de reconnaissance. Dans ce contexte, la «sous-culture» de la drogue fonctionne comme un espace d’intégration symbolique, offrant identité, cohésion et sentiment d’existence à ceux qui éprouvent un déficit de repères structurants.
Depuis 2011, certaines pratiques transgressives ont progressivement acquis une dimension identitaire. La consommation de cannabis ou de psychotropes s’est parfois associée à des représentations de virilité, de contestation ou de modernité, transformant le produit en marqueur culturel et en rite d’initiation générationnel. Cette mutation révèle l’insuffisance des modèles alternatifs de réussite proposés aux jeunes. Lorsque les horizons d’ascension sociale deviennent incertains et que la promesse méritocratique perd en crédibilité, l’investissement dans la performance scolaire s’affaiblit et l’école cesse d’être perçue comme un vecteur réel de mobilité.
Dans ces conditions, une réponse exclusivement répressive risquerait de contenir temporairement le phénomène sans en traiter les causes profondes. La protection des élèves appelle une approche intégrée où la sécurisation des périmètres scolaires et le démantèlement des réseaux s’articulent à une action éducative structurée, incluant la prévention des addictions, la formation des enseignants au repérage précoce et l’implication des psychologues scolaires. Cette stratégie doit également réhabiliter la culture, le sport et l’art comme espaces de socialisation secondaire capables de canaliser l’énergie adolescente, de renforcer l’estime de soi et de substituer à l’adrénaline artificielle des substances l’expérience valorisante de la création et de la performance.
Le Conseil supérieur de l’éducation : levier stratégique de souveraineté
L’installation imminente du Conseil supérieur de l’éducation constitue un tournant institutionnel décisif. Inscrit dans la Constitution, cet organe ne doit pas être une structure consultative supplémentaire, mais l’architecture stratégique d’une refondation profonde du système éducatif. Sa mission dépasse la simple révision des programmes : il doit devenir un espace prospectif intégrant sociologues, pédagogues, psychologues, experts en santé publique et acteurs de terrain afin de repenser l’école dans toutes ses dimensions.
La problématique des drogues en milieu scolaire doit y être appréhendée comme un indicateur transversal de la santé éducative nationale. Toute réforme curriculaire devrait être évaluée selon sa capacité à renforcer la résilience psychosociale, l’esprit critique et l’ancrage citoyen des élèves. Comme l’a souligné le Président Kaïs Saïed, une erreur éducative se paie sur plusieurs décennies, d’où l’exigence d’une planification rigoureuse inscrite dans une perspective de longue durée.
Protéger l’école revient à protéger la nation. La lutte contre les addictions ne relève pas seulement du sanitaire, mais d’un enjeu de souveraineté culturelle et sociale. Seule une stratégie globale, cohérente et durable permettra de conjuguer fermeté sécuritaire et renaissance éducative, et d’ouvrir aux jeunes des horizons de dignité et d’espérance.
