Chaque année en Tunisie, quelques jours avant le début du mois de Ramadan, un phénomène bien particulier s’installe. Les grandes surfaces sont prises d’assaut, les marchés municipaux deviennent presque impraticables et les files d’attente s’allongent devant les boucheries et les épiceries de quartier. Les caddies débordent de produits de base : semoule, farine, sucre, huile, pâtes, concentré de tomate, dattes, boissons et conserves s’accumulent en quantités impressionnantes. À observer la scène, on pourrait croire que le pays s’apprête à affronter une crise majeure ou une pénurie durable.
Pourtant, il ne s’agit que de l’arrivée d’un mois religieux censé être placé sous le signe de la retenue. Ce contraste interpelle. Le Ramadan est, par essence, un mois de discipline personnelle, de patience et de maîtrise des désirs. Or, paradoxalement, il débute chaque année par une véritable frénésie d’achat. Cette panique collective est souvent alimentée par la peur du manque. Chacun redoute la hausse des prix, la rupture de certains produits ou la difficulté d’approvisionnement. Alors on stocke, parfois bien au-delà des besoins réels d’un foyer. Mais cette logique d’accumulation finit par transformer la préparation spirituelle en préparation matérielle excessive.
La table de l’Iftar : symbole de générosité ou dérive sociale ?
Le soir venu, cette logique se poursuit à travers les tables de l’Iftar. Dans de nombreux foyers, la rupture du jeûne n’est plus seulement un moment de recueillement et de partage. Elle devient une démonstration culinaire. Chorba, brick, salade méchouia, salades composées, tajines, fritures, plats mijotés, pâtisseries et jus sucrés s’enchaînent parfois lors d’un seul repas. Bien sûr, la générosité fait partie de notre culture. Accueillir, partager et offrir sont profondément ancrés dans les traditions. Mais la multiplication des plats dépasse souvent la convivialité pour entrer dans une logique d’abondance excessive. Après une journée entière de jeûne, le corps n’a ni le besoin ni la capacité de consommer autant de nourriture.
En réalité, une grande partie de ce qui est préparé reste intacte. Les restes s’accumulent dans les réfrigérateurs ou finissent tout simplement à la poubelle. Ce phénomène devient alors un gaspillage alimentaire massif, répété chaque soir pendant un mois entier.
Le coût invisible : argent perdu et nourriture jetée
Ce gaspillage n’est pas seulement moral, il est aussi économique. Dans un contexte où le pouvoir d’achat préoccupe de nombreux ménages, les dépenses alimentaires explosent paradoxalement pendant Ramadan. Beaucoup de familles dépensent davantage durant ce mois que durant n’importe quelle autre période de l’année, alors même que l’objectif du jeûne est d’apprendre la modération.
Acheter plus que nécessaire signifie jeter plus que nécessaire. Pain rassis, chorba non consommée, pâtisseries entamées, fruits abîmés, plats entiers oubliés : chaque soir, des quantités importantes de nourriture sont perdues. Ce gaspillage devient encore plus troublant lorsqu’on le compare à la situation de nombreuses familles qui, elles, peinent réellement à se nourrir correctement. Le mois censé rappeler la solidarité et la compassion envers les plus démunis devient alors, pour certains, un mois de surconsommation.
Une contradiction avec l’esprit du Ramadan
Au fond, la question n’est pas seulement économique ni même sociale, elle est spirituelle. Le jeûne n’a jamais été conçu comme une privation suivie d’une compensation alimentaire excessive. Il vise à apprendre la patience, la maîtrise de soi et la conscience de ses besoins réels. Ressentir la faim doit permettre de comprendre la situation des plus vulnérables, pas d’encourager la surabondance nocturne. La morale du Ramadan repose sur la simplicité. Manger juste ce qu’il faut, remercier pour ce que l’on possède, partager avec ceux qui ont moins et éviter l’excès. Or, la multiplication des achats et la profusion des tables vont à l’encontre de cette philosophie.
Préparer moins, consommer raisonnablement et éviter le gaspillage ne signifie pas renoncer au plaisir ni à la convivialité. Cela signifie simplement redonner du sens au mois saint. Une chorba, quelques dattes, un plat équilibré et un moment familial sincère suffisent largement pour honorer l’Iftar.
Finalement, le véritable défi du Ramadan n’est pas de remplir les placards ni d’impressionner les invités. Il est de réussir à maîtriser ses habitudes, ses impulsions et sa relation à la consommation. Peut-être qu’en réduisant les caddies et les poubelles, on redécouvrira ce que ce mois est censé offrir : la paix intérieure, la gratitude et la spiritualité.
Leila SELMI
