Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Ces dernières années, il suffit d’ouvrir Facebook quelques minutes pour tomber sur une avalanche de «bonnes affaires» venues de loin : gadgets lumineux, mini-appareils «révolutionnaires», accessoires qui promettent de tout réparer, de tout nettoyer, de tout simplifier. Le prix semble doux, l’image est séduisante, la vidéo est bien montée, et le bouton «Commander» se présente comme une évidence.
Pourtant, derrière cette vitrine numérique, une question revient avec insistance : pourquoi dépensons-nous des devises rares dans des marchandises camelotes, conçues pour durer quelques jours, puis finir cassées, bloquées, inutilisables, directement dans nos poubelles ?
Le phénomène n’est pas seulement une affaire de goût ou de consommation légère. Il touche au nerf économique du pays. Chaque dinar transformé en devise pour acheter un objet superflu est un dinar qui cesse de servir à des priorités plus vitales. Dans une période où l’on nous répète que les réserves de change sont précieuses, que l’importation doit être maîtrisée, que la balance commerciale souffre, l’explosion de ces achats impulsifs ressemble à une fuite par mille petites fissures. Ce ne sont pas des cargaisons de blé ou de médicaments, ce ne sont pas des pièces de rechange indispensables à l’industrie, ce sont des objets qui clignotent, qui vibrent, qui promettent des miracles domestiques… avant de rendre l’âme au premier usage sérieux.
On pourrait se dire : chacun est libre, ce n’est que quelques dizaines de dinars, à quoi bon dramatiser ? Mais c’est précisément ainsi que se construit une saignée : par l’accumulation. Une commande ici, une autre là, multipliées par des milliers de personnes, forment un courant continu de devises qui s’en va sans retour, sans valeur durable, sans bénéfice réel. Au mieux, ces produits font sourire deux jours ; au pire, ils deviennent un nouveau lot de déchets, et l’on paye deux fois : une fois à l’achat, une seconde fois quand il faut gérer la pollution et l’encombrement, sans parler de la frustration du consommateur trompé.
Car il y a une dimension morale dans cette histoire, ou plutôt une dimension de responsabilité collective. Les plateformes ont compris nos faiblesses : la fatigue, l’envie d’un petit plaisir accessible, le besoin de croire qu’un objet peut rendre la vie plus facile.
On clique comme on grignote
Elles exploitent le réflexe de la nouveauté et l’illusion de la rareté : «dernières pièces», «promotion limitée», «offre exceptionnelle». On clique comme on grignote, sans trop réfléchir. Et puis vient la réalité : un câble trop fragile, une batterie qui ne tient pas, un appareil qui chauffe, un mécanisme qui se coince, une promesse exagérée. On se plaint dans un commentaire, on jure qu’on ne recommencera plus… avant de retomber, quelques semaines plus tard, sur une autre vidéo irrésistible.
Pendant ce temps, dans un autre coin du pays, une mère fait le tour des pharmacies pour trouver un médicament introuvable. Un patient cardiaque attend une molécule précise. Une personne diabétique cherche ce qui lui permet de vivre normalement. Et l’on entend partout la même phrase : «Il n’y en a pas». Là, ce n’est plus une question de confort ou de caprice, c’est une question de santé, de dignité, parfois de survie.
Comment accepter, sans malaise, que nous soyons capables de laisser filer des devises dans des objets jetables alors que nous peinons à assurer l’essentiel, le vital, le non négociable ?
Bien sûr, le manque de médicaments ne se résume pas à un simple problème d’argent ou de devises. Il y a des questions de distribution, de production, de dettes, de gestion, de priorités publiques. Mais l’image reste frappante, parce qu’elle raconte un désordre dans nos choix. Un pays n’est pas seulement ce qu’il produit ou ce qu’il importe, c’est aussi ce qu’il juge important, ce qu’il accepte de sacrifier, ce qu’il tolère comme absurdité quotidienne. Aujourd’hui, nous tolérons l’idée qu’un marché parallèle de la babiole s’installe tranquillement, porté par des algorithmes, et qu’il devienne presque normal.
Le plus inquiétant, c’est que cette consommation ne crée pas vraiment de richesse locale. Elle ne construit pas un savoir-faire, ne développe pas une industrie, n’améliore pas la qualité de l’emploi.
Porter le débat là où il compte
Elle nourrit une chaîne lointaine où nous ne sommes que le bout du tuyau : celui qui paye. Elle transforme aussi notre rapport aux objets : plus rien n’est fait pour durer, plus rien n’est réparé, on remplace, on accumule, on jette. Dans un pays où l’on sait, historiquement, faire durer les choses, bricoler, réparer, transmettre, cette bascule vers le jetable ressemble à une défaite culturelle autant qu’économique.
Alors, que faire au-delà du constat ? D’abord, retrouver une forme de sobriété lucide, non pas austère, mais consciente. Se demander, avant de cliquer : en ai-je besoin ? Est-ce que cet objet va vraiment m’aider ou seulement m’amuser ? Est-ce que je serais prêt à le réparer, à le garder, à le considérer comme un vrai achat ? Ensuite, réclamer des règles plus claires : transparence sur l’origine, contrôle de la qualité, respect des garanties, lutte contre les publicités trompeuses. Et, surtout, porter le débat là où il compte : nos devises ne sont pas un jouet collectif. Elles doivent servir une vision, une stratégie et d’abord, la santé publique, l’alimentation, l’éducation, ce qui tient un pays debout.
Il ne s’agit pas de culpabiliser le citoyen qui cherche une petite joie dans une période difficile. Il s’agit de regarder en face la mécanique qui nous pousse à acheter du vide, pendant que le réel, lui, manque. Un gadget qui casse au bout de trois jours n’est pas seulement une mauvaise affaire, c’est un symptôme. Celui d’une société que l’on distrait avec des objets inutiles pendant qu’elle se bat pour des besoins essentiels. Et si nous voulons vraiment sortir de ce cercle, il faudra apprendre à dire non, non pas par privation, mais par intelligence, par solidarité, par respect de ce que nous avons de plus précieux : notre capacité à choisir nos priorités.
