Par Slim BEN YOUSSEF
Présenté en compétition à la Berlinale, Moscas, du réalisateur mexicain Fernando Eimbcke, filme l’enfance à distance du drame. À hauteur d’un garçon tenu hors de l’hôpital où sa mère est prise en charge, le film déplace l’impuissance vers le jeu, esquissant une pédagogie discrète et bouleversante de la perte.
Le film assume la durée de ses premières scènes, installant une cohabitation sous tension. Olga, la soixantaine, vit seule face à un grand hôpital, contre-champ silencieux et aveugle. Elle sous-loue une chambre, sans aménité, pour financer une opération du pied. L’arrivée d’un homme fatigué, Tulio, puis de son fils de neuf ans, Cristian, altère l’équilibre. L’appartement s’ouvre. Le regard bascule. Olga devient milieu, l’enfant centre. Le film suit.
L’hôpital est là, en face. Visible, massif, mais inaccessible. C’est là qu’est suivie la mère de Cristian, absente et pourtant centrale. L’enfant tente d’y entrer. Il observe. Il attend. Il contourne. Il échoue. Et recommence. Seuil interdit : un monde d’adultes, de règles, de badges et de portes closes. Le corps reste dehors ; le regard bute sur le cadre, suspendu au hors-champ.
C’est là que Moscas affirme une tenue singulière. Au lieu d’expliquer l’impuissance, le film oppose un déplacement. À distance de l’hôpital, Cristian joue. Les parties de jeu vidéo reviennent comme un motif nécessaire — écran refuge et champ d’action. Le principe est simple et tenace : éliminer des envahisseurs venus de l’espace, empêcher leur prolifération.
Sans jamais l’énoncer, Fernando Eimbcke établit une correspondance muette. Des formes étrangères surgissent, insistent, envahissent. Cristian les repousse. Recommence. À l’interdit de l’hôpital, l’écran ouvre un front. À défaut d’autre prise, l’enfant agit là où le réel se dérobe. Le jeu fait office et fait sens : une traduction enfantine, d’une lucidité obstinée, pour reprendre prise sur l’inacceptable.
À ce point précis, Moscas cesse d’être un récit de cohabitation pour devenir une chronique de l’apprentissage précoce de la perte. Cristian n’imagine pas la guérison : il agit là où une prise demeure. Le film saisit une intelligence pratique de l’enfance — recoder pour tenir. Un enfant face à un monde qui décide sans le regarder.
En restant à hauteur de Cristian, le réalisateur mexicain transforme le jeu et le hors-champ en seuls lieux d’initiative, évitant deux écueils fréquents : le pathos et l’angélisme. Même lorsque le film s’approche enfin du corps absent, puis de la colère de l’enfant, il choisit le déplacement plutôt que l’effet. Rien n’est surligné. Rien n’est expliqué. Moscas se tient à distance de toute dramatisation.
Dans la filiation du néoréalisme italien et du cinéma d’Abbas Kiarostami, ce noir et blanc mexicain revendique un cinéma des vies minuscules, au plus près des gestes et des visages. Il en assume la simplicité, parfois jusqu’à la limite. Mais rares sont les films qui tiennent le regard jusqu’au bout, là où le cancer rend impuissant. Et c’est là que Moscas atteint une justesse difficile : toucher à l’universel sans jamais s’y prétendre.
