Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il fut un temps où l’éducation nationale en Tunisie ne relevait pas seulement d’un ministère, mais d’un projet de pays. Dès l’indépendance, l’école a été pensée comme la première occupation, la priorité des priorités, presque une promesse collective formulée à voix haute : si l’on construit des classes, on construira une nation. Pendant trois décennies, cette conviction a porté, et l’école a joué pleinement son rôle d’ascenseur social. On a répété, non sans fierté, qu’un tiers du budget de l’État allait à l’éducation.
Et le résultat, visible et mesurable, a été la tunisification des cadres, accomplie à grande échelle : des générations formées sur les bancs du public ont pris la relève dans l’administration, la santé, l’enseignement, l’ingénierie, la justice. L’école n’était pas parfaite, mais elle avait une boussole : réduire les écarts, rapprocher les destins, fabriquer du commun.
Aujourd’hui, cette boussole s’est affolée. Et l’on se demande, parfois avec colère, souvent avec tristesse, quand exactement la mécanique s’est grippée. On invoque la démographie, la crise économique, les réformes inabouties, les cycles politiques, la bureaucratie, la fatigue générale. Tout cela compte, bien sûr. Mais l’essentiel est ailleurs : l’école tunisienne n’est plus le lieu où l’on corrige les inégalités, elle est devenue un espace où elles se lisent, se confirment et parfois, se creusent. Ce basculement est silencieux, parce qu’il se fait au quotidien, dans les détails : une salle surchargée, un professeur absent non remplacé, une cour délabrée, des toilettes impraticables, une bibliothèque fantôme, un laboratoire qui n’a de scientifique que le nom. À force, les familles cessent de demander : elles contournent.
Le contournement a désormais ses vitrines. Les écoles pilotes, d’abord, qui ont longtemps incarné une sélection au nom du mérite. Elles ont offert des parcours d’excellence, elles ont nourri des élites, elles ont aussi créé une frontière symbolique : ici les meilleurs, là le reste. On pouvait encore défendre cette frontière si elle restait poreuse, si le public ordinaire gardait une qualité suffisante pour permettre à un enfant de milieu modeste d’y briller malgré tout. Or, cette porosité se réduit. Et à côté des pilotes, les écoles privées imposent un autre récit, plus contemporain, plus brutal : la performance achetée ou plutôt, financée.
Les écoles privées, on le sait, ne sont pas un bloc uniforme. Il y a des établissements sérieux, d’autres opportunistes, des projets pédagogiques, des stratégies marketing, des ambitions et des illusions. Mais la tendance lourde est claire : elles mettent la barre plus haut sur ce qui est visible et rassurant. Meilleures conditions de travail pour les enseignants, classes moins chargées, encadrement plus serré, communication permanente avec les parents, stabilité du calendrier, activités parascolaires, suivi individualisé et surtout, acharnement pour les résultats. Le mot peut déranger, mais il décrit bien cette logique : une pression continue sur l’élève et parfois, sur l’enseignant, pour obtenir des moyennes, des rangs, des admissions, des «succès». Et dans un pays où l’avenir ressemble à un couloir étroit, la promesse de réussite scolaire devient un produit extrêmement rentable.
Chacun fait selon ses moyens
En parallèle, l’école publique, celle où se trouvent encore la majorité des enfants, manque de tout. Elle manque d’enseignants, parce que les départs ne sont pas compensés, parce que l’attractivité du métier s’effondre, parce que l’usure fait son œuvre. Elle manque d’infrastructure, parce que les établissements vieillissent, parce que l’entretien devient un luxe, parce que la rénovation est une exception. Elle manque parfois de ce qui ne se met pas dans un tableau budgétaire : l’autorité tranquille, le sens partagé, la confiance. On le voit dans les salles de classe, mais aussi dans les regards : l’école publique n’est plus perçue comme une garantie, mais comme un risque à gérer.
Le résultat, c’est une sélection flagrante par les moyens. Et cette sélection a quelque chose de plus dangereux que les anciennes hiérarchies : elle se banalise.
On finit par accepter qu’un enfant ait «naturellement» accès à des cours particuliers, à une école privée, à un environnement propice, tandis qu’un autre se contente de l’essentiel, ou de ce qu’il en reste. On finit par parler d’éducation comme on parle de logement ou de santé : chacun fait selon ses moyens. Or, lorsque l’école devient un marché, la République devient une façade. Car l’éducation n’est pas un service parmi d’autres : c’est l’endroit où une société décide si elle veut se reproduire à l’identique ou se corriger.
Le drame est que cette fracture produit une double peine. D’un côté, les familles qui n’ont pas les moyens se sentent abandonnées et parfois culpabilisées : «si ton enfant échoue, c’est que tu n’as pas su l’aider». De l’autre, les familles qui ont les moyens s’épuisent à payer la sécurité éducative, à courir derrière les «bons» établissements, les «bons» professeurs, les «bonnes» options, comme si l’enfance était un concours permanent. Les premières perdent l’espoir, les secondes perdent la sérénité. Entre les deux, la nation perd l’idée que l’école peut encore faire société.
Il ne s’agit pas de diaboliser le privé ni de sanctifier le public. Il s’agit de poser une question simple, presque gênante : quel pays voulons-nous fabriquer en laissant s’installer une école à deux vitesses ? Une école où la réussite dépend d’un portefeuille, même lorsque le talent existe. Une école où l’enseignant cherche ailleurs les conditions qu’on ne lui garantit plus ici. Une école où l’égalité des chances devient un slogan nostalgique.
Il fut un temps où l’on pouvait dire que l’école tunisienne, malgré ses défauts, tirait le pays vers le haut. Aujourd’hui, elle risque de tirer le pays vers la séparation : des destins scolaires qui ne se croisent plus, des quartiers qui s’ignorent, des diplômes qui n’ont pas la même valeur, des citoyens qui ne partagent plus la même expérience fondatrice. Et quand une société ne se raconte plus la même école, elle finit par ne plus se raconter la même histoire.
