Cette fois-ci, c’est encore plus sérieux. A l’ARP, le débat sur la transformation de l’Office National des Postes en une banque commerciale est de nouveau à l’ordre du jour à travers l’examen de la proposition de loi qui sera discutée par la Commission des finances et du budget. A-t-on mesuré l’étendue des risques d’une telle décision avant d’engager ces discussions ? Nous verrons bien au cours des prochains jours…
Lorsqu’il s’agit d’un service public aussi vital, il est légitime de s’interroger sur toute initiative qui risque de générer des dégâts considérables. Car, lorsqu’il s’agit de la Poste, il faut bien prendre en considération les éventuelles répercussions négatives d’initiative fortement risquée.
Une proposition rejetée il y a une année
Rappelons, à ce propos, qu’un groupe de députés a déposé, le 8 juillet 2025, une proposition de loi relative à la création de la Banque postale, après avoir échoué à faire passer ce point lors des débats sur le projet de loi n°23 de l’année 2024 présenté par le gouvernement le 6 mars 2024, relatif à la lutte contre l’exclusion financière.
De même, il faut mentionner que la commission concernée avait alors refusé de valider l’intégralité de la loi et ne l’avait pas transmise en séance plénière en raison d’un désaccord avec le gouvernement sur ce point précis. En effet, les députés estiment que la transformation de la Poste en banque permettrait d’élargir les services financiers aux catégories marginalisées et aux zones rurales isolées, en les intégrant dans le cycle du crédit et du financement, comme c’est le cas dans certains pays, dont notamment la France, l’Italie ou le Japon. Ils affirment même que la Banque postale complétera le rôle des banques publiques sans les concurrencer, garantissant ainsi la justice sociale et l’égalité dans le secteur financier.
Pour les défenseurs de cette proposition, ce type de banque se propose de fournir des services de proximité aux communautés enclavées, c’est-à-dire dans les contrées marginalisées de l’intérieur du pays où les banques classiques ne sont pas présentes. Ils estiment que la Poste tunisienne, forte de plus de 1200 bureaux postaux répartis sur tout le territoire du pays, de 4 millions de détenteurs de comptes d’épargne représentant 25% de l’épargne du pays et de 2 millions de comptes courants, a toutes les chances de réussir une telle transformation..
Un rôle social et économique sérieusement menacé
Or, il faut examiner de très près ce qui se passe actuellement avec la Poste tunisienne dans son statut actuel et ce qui pourrait fortement changer une fois transformée en une banque.
En réalité, la Poste s’adresse principalement aux classes populaires en assurant le versement des salaires des fonctionnaires et des salariés, des pensions des retraités et des allocations pour les familles nécessiteuses. Cet énorme travail, qui est offert avec des tarifs très abordables en plus de la qualité et de la proximité, fait de la Poste un atout de taille au service du citoyen et, comparativement aux institutions bancaires, il ne manque qu’un service de crédit, qui est déjà assuré par les trois banques publiques en place et qui n’est pas du tout un facteur crucial.
Ce que les dépositaires de cette initiative pourraient peut-être ignorer, c’est que les fonds déposés et les bénéfices réalisés sont transférés au Trésor public, gérés par le ministère des Finances, qui alloue un budget annuel à l’Office National des Postes (gestion, personnel, développement…). De plus, le compte courant du Trésor et les fonds spéciaux sont tous ouverts auprès de la Poste Tunisienne.
De même, les fonds déposés sur les comptes d’épargne et les comptes courants sont gérés par le ministère des Finances. Les avoirs de l’épargne postale contribuent directement à l’investissement, et il faut leur rappeler que le décret-loi 85 – 2011 du 13 septembre 2011 a créé la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), dont l’article 2 stipule qu’elle gère les ressources placées à sa disposition pour des investissements, et l’article 3 précise que ses ressources proviennent notamment des «dépôts de la Caisse d’Épargne Nationale Tunisienne (CENT)».
C’est dire l’importance de la Poste, dans son rôle actuel et dans la nature de ses prérogatives, dans l’effort de développement de l’investissement national et du financement du budget de l’État, dans un contexte difficile qui a vu la Tunisie adopter une politique d’autonomie et refuser les financements extérieurs conditionnés.
Quel profil pour une éventuelle banque postale ?
Les députés favorables à une telle proposition ont-ils pensé au prochain statut de cette nouvelle banque publique et à ses futures orientations ? Car, transformer l’Office National des Postes en banque commerciale l’entraînerait, par la nature des choses, dans une logique de profit, au détriment de sa mission sociale. D’ailleurs, plusieurs experts en la matière estiment que «sous sa nouvelle forme bancaire, cette banque serait soumise à la concurrence, aux taux directeurs de la Banque centrale et aux règles du Conseil Financier et Bancaire, sans oublier le risque réel de voir, à terme, son capital ouvert au secteur privé ou étranger, de manière à menacer son rôle social et la souveraineté financière et économique de l’État». Ils vont même jusqu’à «redouter une porte d’entrée à l’ingérence étrangère dans un secteur stratégique qui, jusqu’ici, échappait à la stricte loi de l’offre et de la demande grâce à l’intervention régulatrice de l’État».
Face à ce véritable danger qui menace la Poste tunisienne et les intérêts des citoyens, il va falloir faire preuve de sagesse et de prudence avant de discuter de cette proposition. Certes, le travail accompli par la Poste n’est pas parfait, mais on peut le développer et en faire profiter davantage tous les Tunisiens à travers d’autres initiatives qui ne risquent pas de voir ce monument social et économique disparaître pour laisser la place, tout simplement, à une nouvelle banque, d’autant plus que le pays dispose déjà d’une vingtaine de banques et n’a nullement besoin d’une autre.
Kamel ZAIEM
