Par Mondher AFI
Le 23 février 2026, depuis Tunis et par visioconférence, le ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger a prononcé la déclaration officielle de la Tunisie à l’occasion du segment de haut niveau de la 61ᵉ session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, réuni à Genève.
Loin d’être un simple exercice diplomatique, cette intervention s’inscrit dans une séquence internationale marquée par la fragmentation de l’ordre mondial, la multiplication des conflits armés, la montée des rivalités stratégiques et l’érosion progressive de la confiance dans l’universalité effective des droits de l’homme. Elle reflète, de manière cohérente et structurée, la vision du Président Kaïs Saïed : une vision à la fois réaliste, critique et normative, qui articule souveraineté populaire, justice sociale et exigence d’universalité.
Dès l’ouverture de son allocution, le ministre a réaffirmé l’engagement constant de la Tunisie à coopérer de manière constructive avec le Conseil et ses mécanismes. Cette position ne relève pas d’une simple conformité diplomatique, mais traduit une conception souveraine du multilatéralisme fondée sur la réciprocité et l’appropriation nationale des normes universelles. La Tunisie affirme ainsi que l’universalité des droits ne peut être dissociée des contextes historiques et sociaux dans lesquels elle s’inscrit, ni de la capacité des peuples à en assurer eux-mêmes la mise en œuvre.
L’insistance sur le principe d’indivisibilité des droits constitue, à cet égard, un positionnement doctrinal central. En refusant toute hiérarchisation entre droits civils et politiques, d’une part, et droits économiques, sociaux et culturels, d’autre part, la Tunisie adopte une approche substantielle des droits. Cette conception rompt avec la fiction d’une liberté purement formelle, en reconnaissant que l’effectivité des droits dépend des conditions matérielles et institutionnelles qui en rendent l’exercice possible. La liberté n’a de réalité sociologique que si elle repose sur des structures qui garantissent l’égalité et protègent la dignité.
Cette articulation trouve son fondement dans la vision du Président Kaïs Saïed, pour qui la souveraineté populaire constitue la source première de toute légitimité normative. Le peuple n’est pas seulement titulaire de droits abstraits, mais le sujet constitutif de l’ordre politique. Dans cette perspective, les droits ne sont pas des normes extérieures, mais l’expression d’une volonté collective qui fonde et oriente l’organisation de la société. La souveraineté devient ainsi la condition de l’effectivité des droits, en assurant leur enracinement dans la réalité sociale.
L’universalité des droits, dès lors, ne s’oppose pas à la souveraineté des peuples, mais s’y réalise pleinement. Elle repose sur la capacité de la communauté politique à produire les conditions concrètes de la liberté et de la dignité. La position tunisienne exprime ainsi une conception intégrée des droits, dans laquelle la souveraineté populaire constitue le principe structurant garantissant à la fois leur légitimité et leur effectivité réelle.
Réforme interne et crédibilité internationale
L’intervention a également souligné, avec une cohérence doctrinale assumée, la continuité du processus engagé depuis le 25 juillet 2021, présenté non comme une rupture conjoncturelle, mais comme une dynamique de refondation institutionnelle. Ce processus s’inscrit dans une volonté de reconfiguration des rapports entre l’État et la société, en vue de restaurer la centralité du citoyen comme source effective de la légitimité politique. Dans la vision du Président Kaïs Saïed, cette refondation ne relève pas d’une simple réforme procédurale, mais d’une transformation structurelle visant à dépasser les limites d’un modèle représentatif devenu, au fil du temps, partiellement dissocié des attentes sociales réelles. L’objectif consiste à reconstruire la légitimité politique à partir d’une participation élargie et continue, articulée aux niveaux local, régional et national, afin de rétablir une correspondance organique entre la volonté populaire et l’exercice du pouvoir.
Dans cette perspective, la démocratie ne saurait être réduite à sa dimension électorale périodique. Si l’élection constitue un mécanisme nécessaire de désignation, elle ne garantit pas, à elle seule, l’effectivité de la souveraineté populaire. La conception défendue repose sur une approche substantielle de la démocratie, entendue comme un processus permanent d’inclusion politique et de redistribution du pouvoir symbolique et institutionnel. Elle implique une restructuration des mécanismes de représentation afin de corriger les effets de distorsion produits par la professionnalisation excessive du champ politique et par l’autonomisation des élites décisionnelles. La lutte contre la corruption et contre les formes de captation oligarchique de l’État apparaît ainsi non seulement comme une exigence morale, mais comme une condition structurelle de restauration de la confiance et de réhabilitation de l’État comme expression de l’intérêt général.
La réforme législative visant à mettre fin aux formes de travail précaire ou assimilables à une «servitude déguisée» constitue, à cet égard, un indicateur particulièrement révélateur de cette orientation. Elle traduit une requalification normative du rapport entre droits et justice sociale, en reconnaissant que la dignité ne peut être dissociée des conditions concrètes d’existence. Le travail cesse d’être envisagé uniquement comme une relation contractuelle formelle pour être reconnu comme un rapport social impliquant des enjeux de protection, de stabilité et de reconnaissance. Cette approche rompt avec une vision minimaliste des droits, limitée à leur reconnaissance juridique, pour affirmer leur dimension matérielle et sociale.
Cette orientation s’inscrit, plus largement, dans une critique implicite d’un modèle international où la rhétorique des droits a parfois coexisté avec des inégalités profondes et persistantes. La position tunisienne met en avant un principe de cohérence normative : la crédibilité d’un État dans la défense des droits de l’homme ne repose pas uniquement sur son adhésion formelle aux instruments internationaux, mais sur sa capacité à traduire ces principes dans son ordre interne. La légitimité internationale devient ainsi indissociable de la légitimité interne. Autrement dit, l’universalité des droits ne peut être authentiquement défendue que si elle est d’abord incarnée dans des institutions nationales capables de garantir la justice, la transparence et l’égalité.
Dans cette logique, la consolidation des mécanismes nationaux de justice et de régulation apparaît comme le fondement même de la souveraineté et de la crédibilité internationale. Elle traduit une conception exigeante de l’État, non comme simple gestionnaire administratif, mais comme garant d’un ordre social fondé sur la dignité et l’équité. La refondation engagée vise ainsi à restaurer l’unité entre la légalité, la légitimité et la justice, en réinscrivant l’action publique dans sa fonction première : être l’expression fidèle de la volonté collective et l’instrument de sa réalisation historique.
Migration et responsabilité partagée : dépasser la logique sécuritaire
Sur la question migratoire, le discours tunisien adopte une approche systémique. La lutte contre la criminalité transnationale et la traite des êtres humains est affirmée comme une responsabilité collective. Mais la Tunisie insiste également sur la nécessité de garantir la dignité des migrants et de privilégier les mécanismes de retour volontaire et sécurisé, en coopération avec les organisations internationales compétentes.
Cette position traduit une volonté d’équilibre : refuser l’instrumentalisation sécuritaire de la migration tout en assumant les responsabilités liées au contrôle des flux et à la lutte contre les réseaux criminels. Elle appelle surtout à traiter les causes profondes des migrations irrégulières — inégalités globales, conflits armés, déséquilibres économiques — à travers une coopération équitable entre pays d’origine, de transit et de destination.
Gaza et la vérité de l’universalité
Le moment le plus significatif de l’intervention tunisienne concerne sans conteste la situation du peuple palestinien, et plus particulièrement la tragédie de Gaza. En dénonçant explicitement les violations graves du droit international humanitaire et en appelant à la reddition des comptes, la Tunisie ne se limite pas à réaffirmer une position diplomatique constante, elle inscrit la question palestinienne au cœur de la crise contemporaine de l’universalité des droits. La revendication du droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination et à l’établissement d’un État indépendant avec Jérusalem pour capitale s’inscrit dans une lecture juridique, mais aussi profondément géopolitique, de l’ordre international.
Cette prise de position agit comme un révélateur des tensions structurelles qui traversent le système global. Elle pose une question fondamentale : l’universalité des droits constitue-t-elle une norme effective ou demeure-t-elle tributaire des rapports de puissance ? L’ordre juridique international tire sa légitimité de sa prétention à l’impartialité. Or, lorsque son application apparaît différenciée selon les intérêts stratégiques des acteurs dominants, sa force normative s’en trouve fragilisée. La question palestinienne devient ainsi un test décisif de la cohérence du système international lui-même.
Dans ce contexte, la parole tunisienne acquiert une portée qui dépasse la seule solidarité politique. Elle participe d’une contestation intellectuelle et morale de l’asymétrie normative qui caractérise l’ordre international contemporain. Cette critique ne vise pas à délégitimer les principes universels, mais à en restaurer la crédibilité. Elle rappelle que l’universalité n’est pas une abstraction, mais une exigence pratique, dont la validité repose sur l’égalité de traitement.
La Tunisie inscrit ainsi son intervention dans une temporalité stratégique plus large. Elle se positionne comme un acteur qui, sans disposer d’une puissance matérielle déterminante, mobilise le registre normatif pour peser symboliquement sur les équilibres internationaux. Cette posture traduit une compréhension lucide du caractère hybride du système mondial, où la légitimité morale constitue une ressource stratégique à part entière. En affirmant la centralité de la justice et de la responsabilité, la diplomatie tunisienne contribue à redéfinir les conditions de crédibilité du droit international dans un monde marqué par la fragmentation et la défiance.
Contre les doubles standards, une universalité souveraine
L’un des axes centraux de la position tunisienne réside dans la dénonciation implicite des doubles standards qui affectent la gouvernance internationale des droits de l’homme. De nombreux États, en particulier dans le Sud global, perçoivent un décalage croissant entre les proclamations normatives et les pratiques effectives des puissances dominantes. Cette perception alimente une crise de confiance qui dépasse le seul champ diplomatique : elle touche à la légitimité même du système international.
Le phénomène observé dépasse la simple divergence d’interprétation : il révèle une contradiction structurelle entre l’universalité proclamée des droits et la sélectivité de leur mise en œuvre. Certaines violations suscitent des réactions immédiates, tandis que d’autres rencontrent un silence prudent, traduisant l’influence des considérations géopolitiques et inscrivant les normes dans des rapports de pouvoir. La position tunisienne, cohérente et nuancée, ne nie pas l’universalité, mais en réclame l’application équitable. Elle permet de critiquer sans tomber dans le relativisme et de défendre la souveraineté tout en restant fidèle au multilatéralisme. La diplomatie tunisienne esquisse une singularité stratégique, refusant l’alignement automatique et l’isolement, et inscrivant la souveraineté dans une interdépendance maîtrisée, fondée sur l’égalité et la cohérence. Cet engagement promeut un ordre international régénéré, où l’universalité cesse d’être instrumentalisée, redevenant une norme commune fondée sur la dignité humaine et l’application impartiale des droits dans tous les contextes.
