Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il suffit parfois d’un rien pour que l’air se charge d’électricité. Un regard jugé insolent, une phrase lancée de travers, une moquerie de trop, et voilà que l’insulte fuse, brève, brutale, comme un coup de klaxon impatient. Puis, presque aussitôt, les corps s’approchent, les épaules se tendent, les mains quittent les poches, et l’on passe aux mains. Beaucoup d’adultes, en voyant ces scènes, soupirent avec nostalgie : «Jadis, on savait se disputer.» Et l’on ajoute, avec une pointe d’amertume, que notre vocabulaire était plus riche, plus nuancé, plus capable de prolonger la querelle sans la faire dérailler vers la violence physique. La question mérite qu’on s’y attarde: la brutalité des gestes vient-elle vraiment d’une pauvreté des mots? L’agressivité serait-elle l’enfant d’un vocabulaire réduit?
Il serait tentant de répondre oui, d’un trait, tant l’idée paraît logique. Les mots, lorsqu’ils sont nombreux, offrent des détours. Ils permettent la précision, donc la distance. On peut nommer ce qui blesse, ce qui irrite, ce qui humilie, sans forcément réduire l’autre à une caricature. On peut faire entendre une colère sans la transformer en incendie. À l’inverse, lorsque le langage s’appauvrit, la dispute se resserre autour de quelques insultes toutes faites, répétées comme des slogans. Le verbe devient marteau plutôt que scalpel: il tape, il écrase, il ne distingue plus. Et quand la parole ne sait plus graduer, nuancer, temporiser, elle accélère. Elle n’ouvre pas un espace: elle le ferme. Alors le corps prend le relais.
Mais il faut se méfier des explications trop simples. Un vocabulaire réduit peut être un facteur, sans être la cause unique. La violence physique n’est pas seulement une défaillance linguistique, c’est souvent une défaillance du rapport à soi et à l’autre. Ce qui bascule dans la bagarre, ce n’est pas uniquement l’absence de mots, c’est l’absence de seuils intérieurs. Autrefois, dit-on, on «réglait ça avec la langue». En réalité, on réglait aussi ça avec un monde de règles implicites: la présence du quartier, la crainte du regard des anciens, l’autorité plus visible, la honte plus lourde, le souci de garder une réputation dans un cercle social stable. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes vivent dans des espaces où la reconnaissance se gagne vite et se perd encore plus vite, où l’image domine, où l’on est sans cesse évalué, filmé, commenté.
Quand le corps est privé, la parole devrait devenir refuge
La moindre humiliation peut sembler définitive. Dans un tel contexte, l’insulte n’est plus un simple échange de piques, elle devient une mise en scène de domination. Et la violence, hélas, apparaît comme un moyen rapide de reprendre le contrôle.
À cela s’ajoute un facteur saisonnier et culturel que l’on préfère parfois taire par pudeur: le Ramadan. Période de spiritualité et d’effort, certes, mais aussi moment où les nerfs, chez certains, sont mis à rude épreuve. Ce n’est pas le jeûne en soi qui rend violent, c’est la manière dont il rencontre des habitudes et des dépendances. Privés du café matinal qui réveille et stabilise, privés de la cigarette qui, pour beaucoup, sert de pause et de béquille nerveuse, certains se découvrent plus irritables, plus impatients, plus à vif. La fatigue s’accumule, le sommeil se dérègle, les journées s’étirent avec une lenteur particulière, et la moindre contrariété devient une étincelle. On le constate dans la rue, dans les transports, dans les files d’attente, parfois même au sein des foyers: les disputes augmentent, non par méchanceté soudaine, mais par tension physiologique, par manque, par baisse de tolérance.
Le langage, pourtant, reste central, et le Ramadan le rappelle à sa manière. Car quand le corps est privé, la parole devrait devenir refuge. Or c’est souvent l’inverse: l’émotion, déjà comprimée, se heurte à un vocabulaire pauvre et sort en bloc. Un mot de travers est interprété comme un affront, une remarque devient provocation, un silence est pris pour mépris. Un vocabulaire plus riche, ou simplement plus varié, donnerait des degrés à la colère: agacement, frustration, rancœur, indignation. Il permettrait de dire: «Je suis fatigué, je suis tendu, je n’ai pas les nerfs aujourd’hui», plutôt que de passer directement à l’insulte ou au geste. Nommer son état, c’est déjà le contenir un peu. Mais lorsque l’on n’a que quelques formules toutes faites, la dispute se transforme en duel, et le duel appelle le corps.
Il y a aussi la question du modèle. Un jeune n’invente pas seul sa manière de se battre. Il imite des scènes vues, répétées, glorifiées.
Oui, le vocabulaire compte
Or notre époque consomme la confrontation comme un spectacle: disputes en ligne, humiliations publiques, «clashs» transformés en divertissement, commentaires qui encouragent l’escalade, algorithmes qui récompensent l’outrance. Même quand la violence n’est pas directement physique, elle habitue à une logique de surenchère. La parole devient une arme jetable, non un outil de compréhension. Dans ce brouhaha, apprendre à argumenter, à raconter, à décrire, à écouter, paraît presque inutile, voire naïf. On préfère la phrase qui percute, l’insulte qui fait rire, le mot qui blesse vite. Et quand l’autre répond, on monte d’un cran. Puis d’un autre. Jusqu’au geste.
Alors, oui, le vocabulaire compte. Non pas comme simple stock de mots savants, mais comme capacité à habiter la langue. À construire une phrase qui tient, à soutenir une pensée, à supporter une tension sans exploser. La richesse linguistique ne rend pas moralement meilleur, mais elle donne du temps. Elle étire l’instant. Elle offre une seconde chance à la raison. Quand quelqu’un sait parler, il peut encore négocier, ironiser, se plaindre, se défendre, se retirer. Quand il ne sait pas, il reste deux options: se taire ou frapper. Et quand, en plus, le corps est tendu par le manque — café, nicotine, sommeil — le passage à l’acte devient plus probable, surtout chez ceux qui n’ont jamais appris à transformer la nervosité en parole.
La question n’est donc pas de condamner «les jeunes» comme une génération perdue, ni d’accuser le Ramadan d’être un mois de colère. Il s’agit plutôt de comprendre ce que nous avons laissé se défaire: l’éducation de la parole comme éducation de la maîtrise de soi, et l’accompagnement des périodes de tension comme des moments où l’on doit se ménager davantage, pas se provoquer. Réapprendre à dire, c’est réapprendre à contenir. Lire, raconter, débattre, enrichir la langue quotidienne, ce n’est pas un luxe culturel, c’est une hygiène sociale. Car une société qui perd ses mots perd aussi ses médiations. Et quand les médiations disparaissent, ce sont les muscles qui tranchent.
Si l’on veut moins de coups, il ne suffit pas d’appeler à la discipline. Il faut redonner aux jeunes des phrases pour traverser leurs colères, des récits pour comprendre leurs humiliations, des nuances pour éviter la surenchère. Il faut aussi, durant le Ramadan, reconnaître sans hypocrisie la fatigue et l’irritabilité de certains, et rappeler que l’effort spirituel passe aussi par la maîtrise du geste et de la langue. Sinon, nous continuerons à voir cette scène banale et triste: une insulte, deux insultes, puis le silence des poings. Et ce silence-là, lui, n’a jamais réglé quoi que ce soit.
