L’endettement global des particuliers auprès des banques a atteint 30,464 milliards de dinars en 2025, soit 442 millions de dinars de plus qu’en 2024, selon des données publiées récemment par la Banque centrale de Tunisie (BCT).
Les crédits consacrés à l’achat de logements neufs restent en tête de liste, avec 13,325 milliards de dinars, devant les crédits destinés à l’amélioration et à la rénovation de l’habitat (11,270 milliards de dinars), les crédits à la consommation (5,400 milliards de dinars), les prêts dédiés à l’achat de véhicules (443,3 millions de dinars) et les crédits alloués au financement des études (14,900 millions de dinars).
Le montant colossal des prêts contractés par les particuliers auprès des banques ne représente en réalité que la partie émergente de l’iceberg, celle de l’endettement, en l’absence d’une base de données qui couvre d’autres sources de prêts telles que les caisses de sécurité sociale, les mutuelles des fonctionnaires ou des salariés des entreprises publiques et les fonds sociaux créés au sein des entreprises, ainsi que les crédits à court terme (avances sur salaire par exemple). A cela s’ajoutent d’autres formules plus inapparentes comme le recours aux commerces proposant la vente par tempérament ou le paiement échelonné et les emprunts auprès des proches ou des amis. Du logement au smartphone en passant par les appareils électroménagers, le financement des études des enfants et même les vacances d’été, les Tunisiens usent et abusent des prêts de tout genre pour satisfaire leurs envies consuméristes en ces temps de fortes poussées inflationnistes et de hausse de taux d’intérêt appliqués par les banques, quitte à se trouver enfermés dans le piège infernal de la dette. Ils n’ont pas été d’ailleurs découragés par les taux d’intérêt élevés dépassant 10% qui ont été appliqués par les banques durant l’année écoulée.
L’enquête réalisée par l’Institut national de la consommation (INC) sur l’endettement des ménages a révélé que 70% des ménages tunisiens ont une seule source d’endettement, 20% en ont deux et 10% en ont 3 ou plus. Elle a également montré qu’environ 1,8 million de familles tunisiennes ne peuvent pas se passer de tous les types d’emprunts et ne peuvent pas vivre sans dettes en raison de leur situation difficile.
70% des ménages ne peuvent pas vivre sans s’endetter
De plus, six Tunisiens sur dix sont systématiquement ou souvent «dans le rouge» (découvert bancaire), et 30% des ménages interrogés ne sont pas conscients du coût élevé de cette situation qui implique l’application d’intérêts par les banques qui assimilent le découvert à un prêt. Près de 70% des ménages considèrent, dans la situation économique actuelle, qu’il leur est «impossible de vivre sans s’endetter», et 30% seulement affirment qu’ils ne sont pas prêts à renouveler l’expérience de l’endettement.
La hausse de l’endettement des ménages s’explique davantage par la baisse du pouvoir d’achat et la paupérisation rampante de la classe moyenne dans un contexte global de marasme économique que par des folies dépensières.
D’après les dernières estimations du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), la classe moyenne est passée de 84% en 1984 à 70% en 2010 et à 30% actuellement. Le conseiller fiscal Anis Ben Saïd a estimé, en avril dernier, qu’une famille tunisienne de quatre ou cinq personnes doit dépenser en moyenne 4 000 dinars par mois pour couvrir ses besoins de base tels que l’alimentation, l’habillement, les soins de santé et le transport, sans compter les frais liés à l’achat d’une maison ou d’une voiture, notant que la pression fiscale en Tunisie est parmi les plus élevées en Afrique et représente quasiment le double de la moyenne continentale qui est estimée à 16%.
L’Observatoire de protection du consommateur et du contribuable a par ailleurs fait remarquer, dans une étude, que près de 50% des salariés dépensent la totalité de leurs revenus entre les 12 et 13 de chaque mois. Cette même étude a également montré que 17% des familles tunisiennes ne consomment pas du tout de la viande et que 38% des familles tentent de faire leurs provisions dans les espaces commerciaux spécialisés dans la vente du producteur au consommateur pour tenter de juguler la flambée des prix des produits alimentaires.
Selon les experts, l’envolée de l’endettement des ménages risque d’avoir des répercussions sociales désastreuses (contentieux et peines de prison en cas d’incapacité à payer, augmentation du taux de pauvreté et de la prévalence des crimes et des cas de divorces, etc.). Le sociologue Belaïd Ouled Abdallah estime dans ce cadre que les difficultés financières sont déjà à l’origine du quart des cas de divorce.
Walid KHEFIFI
