Par Mondher AFI
Le Conseil ministériel restreint tenu le mercredi 25 février 2026 au palais du gouvernement à la Kasbah, sous la présidence de la Cheffe du gouvernement et autorisé par le Président de la République Kaïs Saïed, constitue un moment institutionnel révélateur d’une transformation plus profonde des modalités de gouvernance en Tunisie. Au-delà de sa fonction formelle de suivi administratif, cette réunion s’inscrit dans un processus plus large de redéfinition du rôle de l’État comme acteur stratège, capable d’articuler la planification, la régulation et la projection territoriale dans une temporalité longue, à travers le plan de développement 2026–2030.
L’intérêt sociologique et politique de cette séquence ne réside pas uniquement dans l’énumération des projets présentés, mais dans la logique institutionnelle qui les sous-tend, celle d’un État qui cherche à restaurer sa capacité d’orientation, dans un contexte marqué par les fragmentations territoriales, les déséquilibres structurels et les attentes sociales accrues. Les infrastructures évoquées, train à grande performance reliant le Nord et le Sud, connexion ferroviaire de l’aéroport à la capitale, extension de l’aéroport Tunis-Carthage et port en eaux profondes d’Enfidha, ne constituent pas seulement des investissements techniques, elles participent d’une recomposition des rapports entre espace, pouvoir et société.
La centralité accordée à ces projets révèle un déplacement significatif du rôle de l’État, qui ne se limite plus à une fonction de gestion conjoncturelle, mais assume une fonction structurante de projection et de coordination. Dans une perspective sociologique, ce type de planification traduit une tentative de réinstitutionnalisation de la capacité étatique, entendue comme aptitude à produire de la cohérence dans l’organisation du territoire et dans l’orientation des flux économiques.
Pendant plusieurs décennies, les politiques publiques dans de nombreux contextes ont été influencées par des logiques fragmentées, souvent caractérisées par la discontinuité, la dépendance à des contraintes externes ou la prédominance d’approches sectorielles isolées. La démarche actuelle, en revanche, tend à reconstruire une rationalité stratégique intégrée, dans laquelle les infrastructures deviennent des instruments de structuration sociale et économique.
Le train à grande performance reliant Bizerte à Ben Guerdane, avec ses connexions aux ports, aux zones logistiques et aux réseaux régionaux, illustre cette logique. Il ne s’agit pas uniquement d’un projet de transport, mais d’un dispositif de réorganisation territoriale. En réduisant les distances fonctionnelles entre les régions, ce type d’infrastructure contribue à atténuer les asymétries historiques entre le centre et les périphéries et à reconfigurer les conditions de l’intégration économique et sociale.
Dans ce cadre, l’infrastructure cesse d’être un simple outil technique, elle devient un instrument de transformation structurelle, capable d’influencer les dynamiques de localisation des activités, les mobilités sociales et les formes d’intégration territoriale.
La rationalisation des flux comme fondement de l’efficacité institutionnelle
Le projet de connexion ferroviaire entre l’aéroport Tunis-Carthage et le centre urbain s’inscrit dans une logique de rationalisation des flux, caractéristique des États engagés dans une modernisation structurelle de leurs systèmes de transport. La fluidité des mobilités ne constitue pas seulement un facteur d’efficacité économique, elle participe également de la production d’un ordre spatial plus cohérent, dans lequel les infrastructures réduisent les discontinuités et favorisent l’interconnexion des fonctions urbaines.
Du point de vue sociologique, la maîtrise des flux — qu’il s’agisse de personnes, de marchandises ou d’informations — représente une dimension essentielle de la capacité étatique. Un État capable d’organiser efficacement ces flux renforce sa capacité à structurer l’espace social, à soutenir l’activité économique et à améliorer les conditions de vie.
La modernisation de l’aéroport Tunis-Carthage, avec une augmentation significative de sa capacité d’accueil, répond à cette même logique. L’aéroport, dans les économies contemporaines, n’est pas seulement une infrastructure de transport, il constitue une interface stratégique entre le territoire national et les systèmes économiques globaux. Son extension traduit une volonté de repositionnement dans les réseaux internationaux, condition essentielle pour renforcer l’attractivité économique et soutenir les secteurs productifs.
Le port d’Enfidha et la construction d’une centralité logistique
Le projet du port en eaux profondes d’Enfidha représente sans doute l’une des initiatives les plus structurantes du plan envisagé. Par sa dimension, sa localisation et ses fonctions logistiques, il s’inscrit dans une logique de repositionnement stratégique du territoire dans les circuits du commerce international.
La création d’un hub logistique ne constitue pas uniquement un objectif économique, elle implique une transformation des rapports entre le territoire national et les systèmes régionaux et globaux. En devenant un point d’articulation des flux maritimes, le territoire acquiert une nouvelle centralité, qui peut générer des effets multiplicateurs en matière d’investissement, d’emploi et de développement industriel.
Sur le plan sociologique, ce type de projet participe à la construction de ce que l’on peut qualifier de territorialité stratégique : un espace qui n’est plus simplement un cadre géographique, mais une ressource organisée, mobilisée et intégrée dans des dynamiques économiques plus larges.
La vision présidentielle et la reconstruction de la cohérence étatique
L’autorisation et l’impulsion données à ce conseil ministériel s’inscrivent dans une vision plus large portée par le Président Kaïs Saïed, qui repose sur une redéfinition du rôle de l’État comme garant de la cohérence institutionnelle et de l’équilibre territorial.
Cette approche se distingue par son insistance sur la responsabilité directe des institutions publiques dans l’orientation des processus économiques. Elle repose sur l’idée que l’État ne doit pas se limiter à un rôle d’arbitrage passif, mais doit intervenir comme acteur structurant, capable de corriger les déséquilibres, d’orienter les investissements et de garantir une certaine cohérence dans le développement.
D’un point de vue analytique, cette vision correspond à une conception de l’État-stratège, caractérisée par plusieurs dimensions essentielles :
– la primauté de la planification à moyen et long terme sur les réponses conjoncturelles fragmentées ;
– la centralité des infrastructures comme instruments de structuration sociale et économique ;
– la recherche de cohérence entre les différentes composantes de l’action publique ;
– la réaffirmation de la responsabilité institutionnelle dans l’organisation du territoire.
Cette orientation traduit une volonté de dépasser les logiques purement administratives pour inscrire l’action publique dans une perspective stratégique, capable de produire des effets durables.
Crédibilité institutionnelle et rationalité de la gouvernance des projets
La concrétisation des grands projets stratégiques ne dépend pas uniquement de la disponibilité des ressources financières ou de la pertinence des choix techniques. Elle repose, plus fondamentalement, sur la capacité des institutions à mettre en place une gouvernance structurée, fondée sur la clarté des objectifs, la cohérence des priorités et la continuité de l’action. Dans cette perspective, la gestion stratégique des projets apparaît comme un dispositif central de traduction des orientations politiques en résultats tangibles. Elle constitue un mécanisme de transformation qui relie la décision à l’exécution, la planification à la matérialité et la projection à la réalisation effective.
La définition d’objectifs précis et hiérarchisés représente le premier fondement de cette gouvernance. Elle permet de donner une direction intelligible à l’action publique et de réduire les incertitudes qui peuvent affecter la mise en œuvre des projets complexes. Cette clarification initiale s’accompagne nécessairement de l’élaboration d’indicateurs de performance capables de mesurer, de manière continue, l’état d’avancement des projets et leur conformité aux finalités fixées. Ces instruments ne sont pas de simples outils techniques, ils constituent des dispositifs de rationalisation de l’action publique, permettant d’objectiver les progrès, d’identifier les blocages et d’orienter les ajustements nécessaires.
L’intégration des outils de suivi et des technologies de gestion contribue également à renforcer la cohérence du processus décisionnel. En centralisant l’information, en facilitant la coordination entre les différentes structures administratives et en rendant possible une évaluation en temps réel, ces outils participent à la réduction des fragmentations institutionnelles. Ils favorisent l’émergence d’une action publique plus lisible, plus prévisible et plus structurée, capable de maintenir son orientation dans la durée malgré les contraintes conjoncturelles.
Dans ce cadre, la mise en place de mécanismes de rétroaction continue constitue une dimension essentielle de la gouvernance stratégique. Elle permet de dépasser une conception linéaire et rigide de l’action publique pour lui substituer une logique adaptative, fondée sur l’apprentissage institutionnel. Les évaluations régulières, les ajustements progressifs et la correction des écarts contribuent à renforcer la capacité de l’État à maintenir la cohérence entre ses intentions initiales et les résultats obtenus. Cette dynamique confère à l’action publique une profondeur temporelle et une capacité de stabilisation qui renforcent sa crédibilité.
La crédibilité institutionnelle se construit précisément dans cette capacité à produire des effets visibles et mesurables. Lorsque les projets sont réalisés dans les délais et conformément aux objectifs annoncés, ils génèrent un effet de confirmation qui consolide la confiance collective. L’institution apparaît alors comme une structure capable de tenir ses engagements, de maîtriser le temps et de produire de la continuité. À l’inverse, les retards et les incohérences fragilisent cette perception et introduisent une incertitude qui affecte la relation entre la société et les structures publiques. La gouvernance des projets devient ainsi un enjeu central de stabilisation institutionnelle, car elle conditionne la perception même de la capacité de l’État à agir.
L’État comme principe d’organisation et de cohérence collective
L’État ne se définit pas uniquement par ses fonctions administratives ou juridiques, il se manifeste également comme un principe d’organisation capable de structurer l’espace social et territorial. Les grands projets d’infrastructures s’inscrivent dans cette fonction structurante, car ils dépassent leur dimension économique immédiate pour agir comme des instruments de cohérence collective. En reliant les territoires, en facilitant les mobilités et en réduisant les fragmentations spatiales, ces projets contribuent à produire une continuité matérielle qui soutient la continuité institutionnelle. L’infrastructure devient ainsi une forme visible de l’action publique, à travers laquelle l’État inscrit sa présence dans le territoire et dans le temps long.
Cette capacité d’organisation confère à l’État une dimension systémique. Ce dernier agit comme un centre de coordination qui articule des acteurs multiples, harmonise des temporalités différentes et oriente les dynamiques sociales vers des formes plus intégrées. Le conseil ministériel du 25 février 2026 illustre cette logique, en constituant un moment de liaison entre une orientation stratégique et les instruments concrets de sa réalisation. Il traduit une volonté de renforcer la cohérence de l’action publique en l’inscrivant dans une temporalité planifiée, capable de réduire l’incertitude et de stabiliser les anticipations collectives.
La solidité institutionnelle dépend alors de la capacité à assurer la correspondance entre la planification et l’exécution. Lorsque cette correspondance est maintenue, elle renforce la crédibilité de l’action publique et consolide la confiance sociale. L’État apparaît ainsi comme une structure capable de produire de la continuité, en transformant les projections stratégiques en réalités concrètes et durables.
