L’invité de ce dimanche est un talent en herbe. Un jeune humoriste qui est en train de tracer sa voie de la plus belle des manières. Il s’agit de Mehdi Bachtarzi qui nous parle de ses débuts, de son présent et de ce qu’il entend faire plus tard. Entretien.
– Pour commencer, si vous nous parliez de vos débuts, de votre parcours scolaire et universitaire…
– J’ai commencé ma scolarité à l’école Hannibal, puis j’ai poursuivi mes études au collège Menzah 6 avant d’intégrer le lycée Ennasr où j’ai obtenu mon baccalauréat en sciences naturelles.
Après le bac, j’ai intégré la Mediterranean School of Business (MSB), où j’ai décroché un diplôme en administration des affaires. Par la suite, j’ai ressenti le besoin de vivre une nouvelle expérience à l’étranger. Encouragé par mon père, j’ai décidé de poursuivre un master en commerce international à l’EAE Business School, et mon choix s’est porté sur Madrid, en Espagne.
J’y ai vécu pendant deux ans, une période durant laquelle j’ai également travaillé en tant que Business Developer au sein d’une startup espagnole. Madrid est une ville magique dont je garde de merveilleux souvenirs. Les habitants y sont accueillants et bienveillants. J’ai particulièrement apprécié leur rapport à la vie : ils sont détendus tout en restant efficaces.
Mon père, ingénieur en informatique, m’a toujours sensibilisé à l’importance de l’informatique et des langues. Je lui dois en grande partie mon parcours académique. Mes parents ont consenti de nombreux sacrifices pour permettre à mon frère et à moi-même d’accéder à des études de qualité à l’étranger. L’encadrement parental joue un rôle essentiel, et c’est une véritable chance d’avoir des parents qui encouragent leurs enfants à avancer, tout en leur offrant un accompagnement solide, des valeurs et des repères.
– Comment avez-vous atterri dans le monde du spectacle ?
– Je suis entré dans le monde du spectacle grâce aux réseaux sociaux. J’ai découvert le stand-up pour la première fois à Paris, puis j’ai enchaîné plusieurs scènes à Tunis. Cette expérience m’a donné envie d’écrire mon tout premier spectacle.
Cependant, mon envie de monter sur scène ne vient pas uniquement du stand-up. Elle s’est nourrie d’un mélange d’influences : les pièces de théâtre, les concerts dans les festivals d’été, les comédies musicales, les films comiques ou encore les caméras cachées. C’est ce brassage artistique qui m’a donné le déclic et l’envie profonde de me produire sur scène.
Il faut dire que, enfant, je rêvais de devenir footballeur professionnel. J’ai toujours aimé le football, car c’est un sport qui permet de vivre des émotions incroyables avec le public. Techniquement, je ne me débrouillais pas trop mal d’ailleurs (rires), mais au-delà de l’aspect sportif, c’est surtout cette communion avec le public qui me faisait vibrer. Aujourd’hui, je retrouve cette même intensité et ce même partage dans mes spectacles.
– Quelle fut la réaction de votre famille après ce choix ?
– Au début, il y avait à la fois de l’incompréhension et de la curiosité, un peu comme lorsqu’un public découvre quelque chose de nouveau. Puis, progressivement, les retours sont devenus de plus en plus encourageants : les gens se sont montrés réceptifs, impliqués et même investis dans les idées et l’écriture des scripts.
Certains membres de ma famille participent désormais à mes vidéos. Ma mère, par exemple, se transforme parfois en scénariste : elle apporte ses propres commentaires, propose des idées et a même ses personnages préférés parmi ceux que j’interprète. Je tiens beaucoup d’elle, notamment pour mon sens de l’observation, mais aussi de mon père, qui m’a transmis une grande finesse d’analyse. Mon frère lui aussi est très bon dans l’imitation mais surtout, c’est mon animateur radio préféré.
Je pense d’ailleurs qu’ils ont peut-être manqué une vocation, que ce soit en tant que comédiens ou créateurs de contenu.
– Avant de monter sur scène, vous avez fait de la radio. Que gardez-vous de cette expérience ?
– C’est à Express FM que j’ai fait mes débuts dans le monde de la radio en tant qu’animateur, avec l’émission «Good Vibes», un programme culturel et musical. J’y présentais également une rubrique intitulée «Express Auto», consacrée à l’univers de l’automobile, un domaine qui me passionne particulièrement.
Ma deuxième expérience radiophonique s’est déroulée à RTCI (Radio Tunis Chaîne Internationale), dans un registre francophone. J’y ai animé des émissions telles que «Hasta la Fiesta», diffusée chaque vendredi, ainsi que le «Top 30» de RTCI, un classement des meilleurs hits internationaux du moment.
Ce fut une expérience riche en émotions, en rencontres et en fous rires. Elle m’a profondément forgé, tant sur le plan professionnel que personnel, et j’en garde aujourd’hui de très beaux souvenirs.
– Pourquoi n’avez-vous pas cherché à faire carrière à la radio ?
– J’ai profondément apprécié mon expérience à la radio, qui a largement contribué à me façonner en tant qu’humoriste. Elle s’inscrivait dans un cycle, une étape clé de mon parcours que j’ai vécue avec intensité et engagement.
Je suis une personne ouverte aux nouvelles expériences et aux défis, à condition qu’ils soient en adéquation avec mes objectifs. Aujourd’hui, je me consacre principalement au digital et à la scène, mais je reste ouvert aux opportunités, y compris une nouvelle aventure radiophonique si elle correspond à ma vision et à mes ambitions.
Après tout, on ne sait jamais quelles belles surprises la vie peut nous réserver.
– Faire rire n’est pas donné à n’importe qui. A quel moment avez-vous senti que vous en étiez capable ?
– Réceptif, observateur et très sensible à ce qui se passait autour de moi dès mon plus jeune âge, j’aimais déjà me donner en spectacle devant mes amis les plus proches. Tout a commencé à l’école, de manière spontanée et naturelle.
Grandir dans un entourage drôle et animé a été une véritable source d’inspiration pour l’artiste que je suis devenu. La famille, les amis, l’ambiance générale… tout vous pousse presque inconsciemment dans cette direction, comme si cela relevait de la destinée, comme si c’était votre chemin de vie.
Avec mes cousins, nous étions particulièrement attirés par cet univers : nous aimions faire rire, improviser, rejouer des scènes du quotidien et captiver notre petit public, surtout lors des réunions familiales qui devenaient pour nous de véritables scènes improvisées.
– Avez-vous un mentor, quelqu’un qui vous a aidé à percer en croyant en vous ?
– En 2023, j’ai co-réalisé mon premier spectacle, «Tout à fait هذا هو», aux côtés du producteur Sami Montacer et de la metteuse en scène Sana Ben Taleb. Sami a été l’un des premiers à croire en moi et en ma capacité à porter un spectacle sur scène. Il estimait que l’univers que je développais dans mes vidéos pouvait être transposé au théâtre, avec une approche plus structurée, plus professionnelle et plus aboutie.
Sami et Sana m’ont énormément accompagné dans mes premiers pas, jusqu’à me permettre de monter sur la scène prestigieuse du Théâtre municipal de Tunis. Cette première expérience a ensuite ouvert la voie à une tournée, suivie d’autres spectacles.
Mes véritables mentors sont en vérité les rencontres fortuites faites en chemin : des humoristes plus expérimentés qui me prodiguent de précieux conseils, mais aussi toutes les expériences de vie accumulées au fil des années et à amonceler ultérieurement, dans la rue comme dans des situations du quotidien. Sans oublier mes parents, à qui je dois tout, et qui restent le socle de mon parcours.
– Votre humoriste préféré en Tunisie et à l’étranger ?
– J’ai découvert le one-man-show à travers Lamine Nahdi, Lotfi Abdelli et Raouf Ben Yaghlane, des artistes qui se sont imposés chacun avec un style singulier et affirmé.
J’apprécie particulièrement les artistes qui se lâchent sur scène, qui jouent avec les mimiques, les facéties et l’expressivité corporelle. Pour moi, le mélange entre stand-up et one-man-show représente le meilleur équilibre de l’humour moderne : une alliance entre finesse d’écriture et performance scénique.
En France, je pense notamment à Gad Elmaleh, dont je me sens proche à travers son humour d’observation, ainsi qu’à l’humoriste sud-africain Trevor Noah, que j’admire pour son intelligence, son aisance et sa capacité à traiter des sujets universels avec subtilité.
– Vous faites vos spectacles en arabe, mais également en français. En quelle langue vous sentez-vous le plus à l’aise ?
– Je pense que l’on est naturellement plus à l’aise lorsqu’on joue dans sa langue maternelle. Elle permet une spontanéité, une nuance et une précision émotionnelle plus instinctives. Cela dit, chaque langue possède son propre charme, ses codes et sa musicalité.
J’ai déjà eu l’occasion de jouer en français, et je souhaite le faire plus régulièrement, notamment dans des comedy clubs en France. Le véritable défi réside dans l’adaptation à de nouveaux codes sociaux, l’observation de situations différentes et l’adoption d’une approche renouvelée. Les références humoristiques varient d’un pays à l’autre, mais l’essentiel reste de préserver son identité artistique et son style, tout en sachant s’adapter à son public.
– Quelle est votre source d’inspiration pour écrire vos textes ?
– La rue, mon vécu et les personnages que je rencontre au quotidien sont mes principales sources d’inspiration.
J’aime observer les gens, m’immerger dans leur univers et découvrir les histoires uniques que chacun porte en lui. Ces singularités nourrissent mon écriture et enrichissent mes sketchs. Même mes parents constituent une véritable source d’inspiration. Mon entourage stimule ma créativité et me permet de me redécouvrir à chaque nouvelle expérience.
– Est-ce-que vous écrivez tout seul vos textes ou vous le faites avec d’autres personnes ?
– Je suis plutôt du genre à écrire seul, car il m’importe d’imprégner mes textes de mon style personnel et d’y laisser mon empreinte artistique.
Cela dit, j’ai eu l’occasion de collaborer à quelques reprises avec d’autres auteurs. C’est une expérience enrichissante : elle apporte un regard neuf, un équilibre différent et des sources d’inspiration complémentaires qui peuvent parfaitement s’harmoniser avec mon univers.
– Votre genre d’humour préféré ?
– J’aime l’humour d’observation, qui reste mon style d’humour préféré. Il ne se limite pas à des blagues rapides : il demande un sens aigu du détail, une capacité d’analyse, un timing précis et une exagération juste, ni trop ni trop peu. C’est un exercice subtil qui met en valeur le talent d’écriture.
L’humour d’observation s’appuie sur des situations universelles qui rappellent notre quotidien : transports en commun, famille, travail, relations… ce qui crée une véritable connexion avec le public.
– Pensez-vous que l’on puisse rire de tout ?
– Avec l’humour, on peut recourir à l’ironie ou au second degré pour aborder des sujets sensibles. Il devient alors un véritable outil pour prendre du recul, désamorcer la peur et pointer des réalités difficiles. Savoir choquer avec subtilité peut devenir une arme contre l’absurde ou la souffrance.
Comme le disait Pierre Desproges : On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. »
– Que pensez-vous de la scène humoristique en Tunisie ?
– La scène humoristique en Tunisie regorge de talents et de pépites. Elle se modernise et évolue constamment. On assiste à l’émergence d’une nouvelle génération d’humoristes qui brisent les codes et les tabous, portée par l’expansion du digital et des comedy clubs, une évolution dont le pays avait vraiment besoin.
– Certains ont eu recours à un humour vulgaire pour percer. En Tunisie, est-ce que ce genre d’humour peut plaire ? Un humour à la Bigard, vous êtes pour ou contre ?
– Je ne suis ni pour ni contre. L’humour à la Bigard a son public, et je crois que le public tunisien est suffisamment averti pour l’apprécier. Il faut de tout pour faire un monde, tout en veillant à garder le respect.
– Vous êtes jeune. Humoriste, pensez-vous en faire un métier ?
– Être humoriste est un métier qui demande beaucoup de temps et d’énergie. Entre les répétitions, l’écriture et le tournage de vidéos, il faut sans cesse se réinventer pour éviter la redondance et garder son humour frais.
Au-delà de l’humour, je souhaite également explorer et développer de nouvelles opportunités dans le domaine des affaires, en particulier dans la production audiovisuelle, le digital et la création de contenu. Ces secteurs offrent un terrain créatif et innovant où je peux conjuguer mon expérience artistique et une approche entrepreneuriale. Mon objectif est de créer des projets originaux et impactants, tout en expérimentant de nouvelles formes de communication et de narration adaptées aux audiences contemporaines.
– Actuellement, je sais que vous êtes sur un projet avec L’Alliance Française de Tunis (AFT). De quoi s’agit-il ?
– L’Alliance Française de Tunis m’a offert l’opportunité de me produire sur la scène humoristique internationale, à l’occasion du Sommet de la Francophonie et du Montreux Comedy Festival.
Nous travaillons actuellement sur un nouveau projet de comedy club, conçu selon les standards des clubs en France. L’objectif est de mettre en lumière les nouveaux talents du stand-up tunisien, d’offrir une expérience de qualité au public et, à terme, de dupliquer le concept dans d’autres régions de Tunisie.
– Êtes-vous satisfait du parcours réalisé jusque-là ?
– Absolument, je suis satisfait de mon parcours et profondément reconnaissant envers toutes les personnes qui m’ont soutenu.
Faire de sa passion un métier est un véritable luxe, alors j’essaie d’avancer sereinement et de profiter pleinement de l’instant présent.
– Encourageriez-vous les jeunes à faire comme vous, à suivre votre itinéraire ?
– Bien sûr ! J’encourage les jeunes à aller jusqu’au bout de leur parcours académique tout en poursuivant leurs rêves. Les diplômes restent importants pour apporter structure, méthode et pour mieux identifier ses points forts.
Je considère que chaque parcours est unique : il faut croire en soi et en ses capacités, se donner les moyens de réussir et surtout se fier à son instinct.
– Le trac, comment le vivez-vous ?
– L’adrénaline, avant que je ne monte sur scène, est mon moteur, mon carburant. Elle m’aide à donner tout ce que j’ai et à être à la hauteur des attentes du public. C’est grâce à ces belles émotions que l’on se sent vraiment vivant.
– La notoriété, qu’en pensez-vous et est-ce qu’on vous reconnaît facilement ?
– La notoriété est à la fois un privilège et une responsabilité qu’il faut savoir gérer. J’aime rester proche de mon public, c’est mon côté sociable. La reconnaissance de ceux qui viennent vous complimenter fait toujours plaisir, et recevoir des retours positifs peut illuminer une journée entière
– Quand vous ne travaillez pas, comment passez-vous vos journées ?
– J’adore passer du temps avec ma famille pour me recentrer, voyager à travers mon pays, jouer à FIFA sur PlayStation, ou encore observer les gens dans un café tout en lisant un nouveau livre. Ce sont ces moments-là que j’apprécie le plus.
– Vos projets pour le futur…
– J’aimerais jouer dans des comedy clubs en France avec un stand-up écrit en français, ou bien tourner dans un nouveau film. Je reste toujours ouvert à de nouvelles expériences car elles nous font grandir et nous structurer en tant que personne et ainsi, en tant qu’artiste.
Propos recueillis par Mourad AYARI
