Par Zouhaïr Ben Amor (Universitaire)
En Tunisie, la séparation rigide entre les maisons des jeunes et les maisons de culture ressemble à une erreur d’architecture sociale : deux bâtiments voisins, deux administrations, deux logiques, mais au fond un même public et un même pays à construire. On a fini par traiter la jeunesse comme un dossier à part, et la culture comme un luxe réservé à ceux qui savent déjà. Résultat : des lieux qui se regardent de loin, des programmes qui se doublonnent ou se contredisent, et surtout une énergie collective qui se perd dans les frontières plutôt que de circuler. Or, quand on parle d’adolescents, il n’y a pas deux vies séparées, l’une «jeunesse» et l’autre «culture». Il y a une seule vie, faite de curiosité, de peur, de rêve, d’ennui, de besoin d’appartenir. La logique institutionnelle n’a pas à imposer sa géométrie au cœur humain.
Ce cloisonnement est d’autant plus dommageable qu’il arrive à un moment où nos maisons, qu’elles soient de jeunes ou de culture, donnent parfois l’impression d’être en pause. Des portes ouvertes mais sans souffle, des affiches anciennes, des salles qui attendent un public qui n’arrive plus, ou qui vient sans qu’on sache quoi lui proposer. Ce n’est pas toujours par manque de compétence, ni même par manque de bonne volonté. C’est souvent parce que l’école, la famille et la rue ont changé de rythme, tandis que ces institutions sont restées dans un modèle où l’activité culturelle est considérée comme optionnelle, «pour ceux qui aiment», «pour les motivés», «pour plus tard». Mais plus tard, chez un adolescent, c’est souvent jamais. Si l’on n’attrape pas le désir au moment où il se forme, il se dissipe et se transforme en fatalisme.
C’est pourquoi je défends une idée simple et concrète : pour les élèves du collège, notamment en 7e, 8e et 9e années, instaurer une activité culturelle obligatoire, régulière, encadrée, dans les maisons de jeunes ou de culture, sans distinction. Une activité au sens noble du mot : pas une séance pour «occuper», mais un apprentissage réel.
La rencontre, parfois, suffit à allumer une étincelle durable
Musique, théâtre, danse, arts plastiques, photographie, cinéma, écriture, ou même échecs. Oui, les échecs : parce qu’ils apprennent la patience, l’anticipation, le respect des règles et cette faculté rare de perdre sans se détruire. Tout ce que notre société réclame ensuite à grands cris, on peut commencer à le construire calmement, pièce après pièce, à treize ou quatorze ans.
L’obligation, dans ce cas, n’a rien d’autoritaire. Elle ressemble plutôt à une rampe d’accès. Beaucoup d’enfants n’oseront jamais franchir seuls la porte d’une maison de culture, par timidité, par peur du jugement, ou parce que la culture leur a été présentée comme un territoire étranger. L’obligation scolaire, si elle est intelligente, peut servir à démocratiser ce que le hasard réserve aujourd’hui aux familles déjà informées. On ne «force» pas à aimer le théâtre, on force à rencontrer le théâtre. Et la rencontre, parfois, suffit à allumer une étincelle durable. On peut très bien imaginer un système où l’élève choisit une discipline par trimestre ou par semestre, où il découvre, change, essaie, se trompe, recommence. L’essentiel n’est pas de produire des prodiges, mais de donner à chacun un langage supplémentaire pour exprimer ce qu’il porte.
Cette proposition a aussi une conséquence stratégique : elle rend enfin visibles et centrales les compétences des cadres diplômés de ces maisons. Trop souvent, on parle d’eux comme d’un décor administratif, alors qu’ils sont la vraie richesse. S’ils encadrent des ateliers structurés, avec des objectifs simples, des restitutions publiques, de petites scènes, des mini-expositions, on leur redonne leur rôle de passeurs. Et on transforme ces lieux en espaces vivants, où l’on apprend et où l’on se montre, sans humiliation ni élitisme. Une maison qui accueille chaque semaine des collégiens devient automatiquement une maison qui respire : elle attire ensuite les parents, les voisins, les associations, les artistes. Elle redevient une place publique.
La vraie culture fait du bruit
Bien sûr, une telle réforme demande de la coordination. L’école doit cesser de considérer la culture comme une «activité parascolaire» et la reconnaître comme une part de l’éducation. Les maisons doivent être pensées comme des prolongements civiques de l’établissement scolaire, pas comme des annexes lointaines. Il faudra régler des détails très pratiques : transport, horaires, sécurité, équité entre régions, calendrier. Mais ces questions, au fond, sont des questions de volonté. On a su organiser des examens nationaux, des emplois du temps complexes, des concours et des procédures. On peut donc organiser une heure ou deux de culture par semaine si l’on décide que cela compte autant que le reste.
Ce qui est en jeu dépasse la simple animation. Il s’agit de réparer un mal discret : la perte de confiance des jeunes en leur propre capacité de créer. Quand un adolescent apprend un instrument, joue une scène, danse, peint ou réfléchit devant un échiquier, il découvre que sa présence a une forme, qu’elle peut devenir œuvre, que son énergie peut être transformée plutôt que subie. Et cette découverte est un antidote puissant contre la violence, le décrochage, l’addiction à l’ennui, et cette sensation de n’être «bon à rien» qui s’installe trop vite. Donner un nouveau souffle à nos maisons, c’est aussi donner du souffle à nos jeunes, donc à notre pays.
Au fond, la question est simple : voulons-nous que la culture reste un privilège ou qu’elle devienne une habitude commune ? La séparation actuelle entre maisons des jeunes et maisons de culture, telle qu’elle fonctionne, entretient l’idée qu’il y aurait d’un côté le loisir, de l’autre le sérieux, d’un côté le bruit des adolescents, de l’autre la «culture» silencieuse. Or la vraie culture fait du bruit : elle répète, elle discute, elle rate, elle recommence. Elle est jeune par nature. Réunir ces deux mondes, les faire collaborer et offrir à chaque collégien une porte d’entrée obligatoire mais choisie, ce n’est pas une utopie. C’est une correction urgente, une réforme de bon sens, et peut-être l’une des manières les plus efficaces de remettre du lien là où la société se fragmente.
