L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) intensifie les préparatifs de son prochain congrès anticipé qui devrait aboutir au renouvellement de sa direction et tourner la page des dissensions internes, avec en toile de fond la question épineuse de la démocratie interne et de la restauration de la crédibilité écornée de l’organisation. La période de dépôt des candidatures au Bureau exécutif national s’étalera du jeudi 5 mars au samedi 14 mars, tandis que le congrès se tiendra les 25, 26 et 27 du même mois.
Selon les bruits de couloir qui circulent à la Place Mohamed Ali, au moins cinq membres du Bureau exécutif sortant, dont Othmen Jellouli, Hfaïedh Hfaïedh et Sami Tahri, entendent briguer un nouveau mandat. Ces dirigeants représentent la vieille garde accusée d’être à l’origine de la crise interne que traverse la centrale syndicale depuis la suppression de la limitation des mandats au sein du Bureau exécutif, qui avait permis la réélection de plusieurs dirigeants pour un troisième mandat successif lors du dernier congrès tenu en février 2022.
Au regard de leur longévité exceptionnelle au niveau des hautes instances dirigeantes, les membres du Bureau exécutif sortant ont de fortes chances de se faire réélire grâce à des alliances intégrant des candidats issus des régions et des secteurs les plus influents. Cela est d’autant plus probable que le projet d’amendement de l’article 20 du règlement intérieur de l’organisation prévoyant la réinstauration de la limitation du nombre des mandats au sein du Bureau exécutif, qui devrait être adopté lors du congrès anticipé, ne les privera pas du droit de se porter candidat cette fois-ci.
Dans le camp d’en face, on trouve de nouveaux visages certes moins aguerris, mais dont la réputation n’a pas été entachée par des «pratiques antidémocratiques» comme l’amendement de l’article 20 du règlement intérieur. Ces candidats réformateurs devraient d’ailleurs axer leur campagne électorale sur la rupture avec ces pratiques qui ont affaibli l’organisation.
La levée du verrou de la limitation des mandats au sein du Bureau exécutif national avait été adoptée lors d’un congrès extraordinaire non électif tenu en juillet 2021 à Sousse. Ce «tripatouillage» du règlement intérieur a naturellement permis la reconduction de plusieurs dirigeants, dont Noureddine Taboubi, Sami Tahri et Samir Cheffi, pour un troisième mandat consécutif lors d’un congrès électif qui s’est tenu en février 2022 à Sfax. Il a cependant fait perdre à l’organisation le capital crédibilité dont elle bénéficiait auprès de l’opinion publique.
La forte opposition des syndicalistes actifs dans les structures bases et les structures intermédiaires de l’UGTT à cette «dérive démocratique» a, en effet, provoqué une véritable «chasse aux sorcières» savamment orchestrée par le nouveau bureau exécutif, qui a contribué à vider la centrale syndicale de ses éléments les plus combatifs.
La bataille s’intensifie entre vieille garde et réformateurs
La centrale syndicale, qui fédérait naguère toutes les forces vives du pays, rassemblait les diverses sensibilités politiques et représentait une citadelle démocratique, a ainsi vu sa capacité de mobilisation se détériorer comme en atteste son incapacité à imposer des négociations salariales dans les secteurs public et privé.
Face à ce constat alarmant, cinq membres du Bureau exécutif (Anouar Ben Gaddour, Slaheddine Selmi, Taher Mezzi, Monoêm Amira et Othmen Jallouli) ont changé leur fusil d’épaule lors d’une réunion du conseil national, une instance dirigeante qui représente la deuxième plus haute autorité décisionnelle après le congrès, tenu en septembre 2024. Ces derniers réclament la tenue d’un congrès anticipé pour mettre fin à la crise de légitimité et donner un second souffle à l’organisation. Sous la pression des membres du conseil national, le secrétaire général de l’UGTT, Noureddine Taboubi, avait alors demandé publiquement des excuses pour «tripatouillage» des statuts de l’organisation en juillet 2021. Il n’a pas cependant accepté le recours à un vote sur la tenue d’un congrès anticipé. Et ce n’est qu’après plus de huit mois de luttes intestines que les deux ailes rivales du bureau exécutif ont conclu, en mai dernier, un accord sur la tenue du prochain congrès anticipé du 25 au 27 mars 2026, soit environ onze mois avant les délais initialement prévus (février 2027).
Les syndicalistes «exclus» de l’UGTT ces dernières années en raison de leur opposition farouche à l’amendement de l’article 20 ont cependant estimé que la tenue d’un congrès anticipé ne permettrait pas à l’organisation de retrouver sa crédibilité perdue et son mode de fonctionnement démocratique. D’autant plus que la majorité des candidats a avalisé ou, du moins, fermé les yeux sur l’entorse faite au règlement intérieur en juillet 2021.
Réunie au sein d’un collectif baptisé «Le Forum syndical pour l’ancrage de la pratique démocratique et le respect des statuts de l’organisation», cette «opposition syndicale» plaide pour une reconstruction de l’organisation sur des bases solides. Le processus de reconstruction proposé prévoit notamment la démission de l’actuel bureau exécutif et la mise en place d’un comité de direction provisoire qui veillerait sur le renouvellement des diverses structures sectorielles, locales et régionales, ainsi que sur «l’assainissement» de l’organisation des éléments sur lesquels pèsent des soupçons de corruption, avant la tenue d’un «congrès extraordinaire» qui permettrait l’élection démocratique d’une direction militante et intègre.
Walid KHEFIFI
