La Tunisie a célébré, comme tous les pays du monde le 8 mars de chaque année, la Journée Internationale de la Femme. C’est une journée de rassemblements à travers le monde et l’occasion de faire un bilan sur la situation des femmes. C’est l’occasion de fêter les victoires et les acquis des femmes, faire entendre leurs revendications et améliorer leur situation.
Notre pays figure, en effet, au premier rang des pays ayant pris très tôt conscience de la question de l’émancipation de la femme, grâce aux courants réformistes qui y ont vu le jour, notamment avec Tahar Haddad et l’ancien président Habib Bourguiba. Aujourd’hui, la femme tunisienne continue de jouer un rôle central dans l’évolution économique et sociale du pays, notamment grâce à l’essor des entrepreneures qui impulsent des projets innovants. Soutenue par des initiatives étatiques, elle contribue à promouvoir le patrimoine national tout en renforçant son influence dans plusieurs domaines, Mais peut-on dire qu’aujourd’hui, il reste beaucoup à faire pour la femme tunisienne, vu que les choses ont évolué et sachant qu’elle a besoin aujourd’hui d’avoir davantage de droits, notamment dans le monde du travail et dans la famille ?
Encore des femmes soumises, harcelées et battues
Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, surtout que la femme tunisienne jouit depuis des décennies de ses droits civils conformément à un code du statut personnel jugé parmi les plus performants dans le monde. Malgré cela, encore aujourd’hui, la femme tunisienne subit des injustices, de mauvais traitements et d’abus révoltants de la part du sexe dit « fort » et de la société. En effet, nous avons encore des femmes exploitées au travail, des femmes violentées dans la rue et dans le transport public, des femmes tyrannisées par leurs maris, des femmes harcelées moralement et sexuellement au bureau, des femmes sous-estimées par certaines gens à la mentalité rétrograde… Telle est la situation de bon nombre de nos femmes aujourd’hui ; un constat d’ailleurs appuyé par des chiffres issus de plusieurs études faites sur la condition de la femme tunisienne.
Les femmes tunisiennes sont toujours confrontées à des niveaux élevés de violence de la part de leurs maris. Selon une enquête du ministère de la Femme, « au moins 47 % des femmes ont été victimes de violence domestique au cours de leur vie. Le ministère de la Femme a annoncé il y a quelques mois que « rien qu’en 2020, il y avait eu sept fois plus de cas de violence liée au genre que les années précédentes. » Il est déplorable qu’on entende encore parler de femmes martyrisées ou battues sauvagement ou même tuée carrément par leurs conjoints. Que cette violence perpétrée contre la femme soit causée par une certaine misogynie de la part de certains hommes ou par une situation socio-économique précaire, le résultat est le même : beaucoup de femmes restent encore aujourd’hui soumises à la volonté et aux caprices de l’homme. Faute de nouvelles statistiques, on peut se fier à celles révélées en juin 2023 par le Ministère de la Femme, de l’Enfance et des Séniors, qui a enregistré 236 signalements de violences faites aux femmes, répartis comme suit : 194 signalements de violences verbales, 154 signalements de violences psychologiques et morales, 161 signalements de violences physiques et matérielles, 63 signalements de violences économiques et 10 signalements de violences sexuelles.
Cela se passe en Tunisie où l’on se targue d’avoir des femmes libres, émancipées et jouissant de tous leurs droits. Des mesures draconiennes doivent être prises par le gouvernement pour mettre fin à ses crimes perpétrés contre la femme. Mais, avant tout, il faudrait changer une certaine mentalité patriarcale qui niche encore dans certains esprits chagrins et rétrogrades qui croient encore en la soumission de la femme.
Soutenir la femme rurale
Depuis l’indépendance, l’Etat s’est employé à améliorer la situation de la femme, en adoptant des mesures en vue de réduire les inégalités de genre dans la société. Les droits des femmes ont ainsi connu en Tunisie une avancée remarquable, se traduisant par une émancipation dans les domaines sociaux, économiques, politiques et culturels. Il semblerait toutefois que des discriminations de genre existent encore aujourd’hui dans la société tunisienne. C’est ainsi que les femmes sont davantage touchées que les hommes par le chômage, le sous-emploi, ou encore le non-accès aux services sociaux.
Ce déséquilibre de genre est encore plus marqué en milieu rural. En effet, la femme rurale souffre encore d’une certaine injustice quant à ses conditions de vie, de travail et au sein même de la famille. Il est vrai que l’emploi des femmes dans les zones rurales se caractérise par une prédominance du travail non ou peu rétribué : les femmes rurales travaillent dans les champs sans recevoir un salaire respectable et sans jouir de couverture sociale. De même, dans les familles rurales, les femmes se voient attribuer une double charge : d’une part, du fait de l’absence d’infrastructures adéquates, elles doivent assurer l’éducation des enfants, la prise en charge des personnes malades, fragiles ou handicapées, ainsi que les activités domestiques. Elles doivent de surcroit subvenir aux besoins économiques du ménage, en exerçant une activité professionnelle souvent pénible, sachant que bon nombre de ces femmes ont des maris oisifs qui comptent beaucoup sur leurs épouses. La nature de ces activités, souvent précaires et aléatoires, ne leur accorde malheureusement pas un accès systématique à une forme quelconque de protection sociale.
Rappelons ici que le taux des femmes rurales en Tunisie est estimé à environ 32%. Autrement dit, grosso modo une femme sur trois habite dans les campagnes en Tunisie. Même si elle est peu visible, la femme rurale représente donc une partie importante de la société tunisienne moderne. D’autre part, l’analphabétisme qui touche la majorité écrasante de ces femmes rurales est l’une des raisons des difficultés de leur accès à un emploi formel et stable. Il semblerait ainsi que la femme rurale tunisienne, même lorsqu’elle est officiellement active, soit partiellement ou totalement exclue du système de protection sociale. Cela contribue à sa discrimination et à sa marginalisation de la vie économique et sociale du pays, ce qui renforce également sa vulnérabilité et sa dépendance.
L’intégration complète de la femme rurale dans les systèmes de protection sociale nous semble pourtant une condition de son émancipation et son accès à une autonomie économique et sociale. L’accès à un régime de sécurité sociale fait également partie des droits fondamentaux dont doit bénéficier la femme rurale en Tunisie. Il est grand temps que l’Etat se penche sur cette question cruciale qu’est l’intégration de la femme rurale dans les rouages de l’économie et l’adoption d’un système qui assure leur protection sociale.
Hechmi KHALLADI
