Échelles, corbeilles, caisses en plastique et véhicules utilitaires pour les opérations de transport, tel est l’arsenal des cueilleurs des fleurs d’orangers à Nabeul. La période propice à la cueillette se situe entre le début du mois de mars et la fin du mois d’avril. En effet, à cette date, les fleurs d’oranger ou Zhar sont mûres, attractives et incitent à la cueillette. Il suffit de voir plusieurs familles munies de leurs paniers tressés se rendant dans les vergers parfumés.
Les pétales blancs, chargés de parfum, sont délicatement cueillis à la main. Cette récolte minutieuse se déroule pendant quelques semaines seulement, rendant chaque fleur encore plus précieuse. Les cités de Bir Chellouf, Sidi Achour et Souk El Felfel se mettent aux couleurs du Z’har pour un mois de récoltes, de réjouissances et de labeur. La récolte de la fleur d’oranger à Nabeul n’est pas seulement une pratique agricole, mais un rituel qui célèbre la beauté éphémère et la richesse naturelle de cette terre. Les Nabeuliens perpétuent la tradition de la distillation de la fleur d’oranger pour accueillir l’avènement du printemps, une pratique transmise au fil des générations et un héritage culturel qui avait intronisé Nabeul comme la capitale de l’eau de fleur d’oranger. Plus de 125 mille pieds de bigaradiers s’étendent sur une superficie de 480 hectares et répartis pour la plupart dans les villes de Nabeul, Béni Khiar et Dar Chaâbane (57%), suivies de la délégation de Bouargoub (19%). La production est estimée cette saison à 2500 tonnes. La récolte annuelle moyenne des fleurs de bigaradier (arbre dont le fruit est l’orange amère) a atteint, au cours des cinq dernières années, près de 2000 tonnes, avec une croissance notoire au cours des trois dernières saisons suite à l’exploitation d’un grand nombre de superficies destinées à ces cultures dans la région.
Ali, exploitant agricole, a du mal à trouver du personnel pour la cueillette de ses arbres. «La cueillette à la main est la plus répandue mais elle nécessite un vrai savoir-faire pour ne pas abîmer l’arbre et les fruits. A l’opposé, les outils électriques permettent un gain de productivité et une grande qualité de récolte, à l’instar des peignes vibreurs. En peignant les branches, les dents de l’outil oscillant à haute fréquence, font chuter toutes les fleurs sans effort. De nos jours, nous peinons à trouver des ouvriers pour la cueillette. Nous sommes obligés parfois de partager la production avec la main-d’œuvre recrutée», dit-il. Il est vrai que recruter un ouvrier pour la cueillette des fleurs dépasse les 40 dinars. Ce qui n’est pas rentable pour l’exploitant agricole. Ainsi, la disponibilité limitée de la main-d’œuvre entraîne des pertes de production, une réduction des surfaces cultivées et une augmentation des coûts de production. Certains producteurs ont recours souvent à des arrangements alternatifs tels que le partage des recettes de la récolte avec les travailleurs.
La distillation : un rituel transmis au fil des générations
La distillation, dont les techniques s’enseignent de mère en fille depuis des générations, se fait au domicile des particuliers, mais également, de plus en plus souvent, au sein des usines. A Nabeul, il n’y a pas de fêtes ni de cérémonies (fiançailles, mariage, circoncision…) sans eau de fleurs d’oranger. Le prix de la «wazna», l’équivalent de 4 kg de fleurs de bigaradier, varie entre 20 et 45 dinars. Deux kilos de fleurs fourniront une fiasque d’eau distillée de premier choix et une bouteille de second choix. Pendant 40 jours, ces «fechkas» sont entreposées dans l’obscurité sous une couverture. Les produits obtenus à partir de la fleur du bigaradier sont l’huile essentielle ou Néroli, du nom d’une princesse italienne qui l’a popularisé au 17e siècle ; l’eau de fleur d’oranger, dont on peut tirer un absolu par extraction, est coproduite par la distillation du néroli : l’absolue des eaux et l’absolue oranger, extraction des fleurs d’oranger à l’hexane pour l’obtention d’une concrète puis d’une absolue. La Tunisie exporte chaque année vers la France 700 kg de néroli. Le reste de la production est exporté vers les Etats-Unis ou utilisé sur le plan local à des fins médicinales. C’est un secteur porteur. Le kilogramme de néroli est vendu selon la demande à plus de 5 mille dinars. Cette denrée est tonique, antidépressive, hypotensive. Elle est recommandée pour soigner la dépression nerveuse, le surmenage, la dépression, l’angoisse, la peau, les maladies du cœur, la paresse du foie et du pancréas et l’hypertension. En cosmétique, elle fait merveille, contribuant à la régénération cellulaire et au rajeunissement des peaux matures. En cuisine aussi, elle a trouvé sa place. Elle apporte sa saveur aux salades et jus sans oublier une profusion de pâtisseries.
Kamel BOUAOUINA
