Les syndicalistes exclus de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) en raison de leur opposition farouche à l’amendement de l’article 20 du règlement intérieur de l’organisation, qui avait permis à plusieurs membres du Bureau exécutif d’assurer trois mandats successifs, ont estimé, dans un communiqué publié hier, que le congrès anticipé prévu à la fin du mois en cours fera l’objet d’un recours en justice sur fond d’irrégularités statutaires.
«La tenue du congrès représente une violation flagrante des dispositions des articles 8 et 19 du règlement intérieur de l’UGTT. Cela conduira certainement à des recours en justice pour contester sa légalité», a précisé le Forum syndical pour l’ancrage de la pratique démocratique et le respect des statuts de l’UGTT, un collectif qui regroupe plusieurs sensibilités de ce que l’on appelle «l’opposition syndicale».
Ce collectif a également indiqué que l’action en justice attendue représenterait une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des membres du futur Bureau exécutif de l’organisation qui devrait sortir des urnes au terme du congrès prévu les 25, 26 et 27 mars.
Les articles 8 et 19 du règlement intérieur de la centrale syndicale stipulent que le congrès ne peut être tenu que suivant deux formules. Il s’agit du congrès ordinaire qui se tient périodiquement chaque cinq ans, et du congrès extraordinaire dont la tenue requiert plusieurs conditions. Celles-ci nécessitent notamment, une demande officielle émanant des deux-tiers des membres du conseil national.
«Au regard de ces dispositions, le congrès anticipé prévu fin mars ne répond ni aux exigences réglementaires du congrès ordinaire qui devait se tenir en février 2027, ni à celles du congrès extraordinaire, étant donné que sa tenue n’a pas été demandée par les deux-tiers des membres du conseil national», explique Taïeb Bouaïcha, porte-parole de l’opposition syndicale.
Au-delà du débat autour de sa légalité, le congrès anticipé ne pourra pas, selon lui, mettre fin à la crise interne qui secoue la centrale syndicale depuis l’amendement de l’article 20 du règlement intérieur de l’organisation, étant donné que la totalité des 46 candidats au Bureau exécutif ont avalisé sur l’amendement de l’article 20 du règlement intérieur qui a porté un coup dur à la démocratie interne et à la crédibilité de l’UGTT.
Reconstruction
Pour rappel, la direction de l’UGTT issue du congrès de janvier 2017 avait adopté un amendement très controversé de l’article 20 du règlement intérieur pour supprimer la limitation des mandats au sein du Bureau exécutif. Voté lors d’un congrès extraordinaire non électif tenu en juillet 2021, cet amendement a permis la reconduction de plusieurs membres du Bureau exécutif, dont Noureddine Taboubi, Sami Tahri et Samir Cheffi, pour un troisième mandat consécutif lors d’un congrès ordinaire qui s’est tenu en février 2022 à Sfax. Cette entorse aux pratiques démocratiques largement ancrées au sein de l’UGTT fait perdre cependant à l’organisation le capital-crédibilité dont elle bénéficiait auprès de l’opinion publique.
La forte opposition des syndicalistes actifs dans les structures bases et les structures intermédiaires de l’UGTT à cette «dérive démocratique» a également provoqué une véritable «chasse aux sorcières» orchestrée par le bureau exécutif issu du congrès de février 2022, qui a contribué à vider la centrale syndicale de ses éléments les plus combatifs. Ainsi, la capacité de mobilisation de l’organisation s’est gravement détériorée, comme en atteste son incapacité à imposer des négociations salariales dans les secteurs public et privé. Cet état de paralysie a ensuite incité une large frange de syndicalistes à réclamer, lors d’une réunion du conseil national (la plus haute autorité décisionnelle après le congrès, Ndlr) organisée en septembre 2024, la tenue d’un congrès anticipé pour mettre fin à la crise de légitimité qui plombait la centrale syndicale. Menée par cinq membres du Bureau exécutif (Anouar Ben Gaddour, Slaheddine Selmi, Taher Mezzi, Monoêm Amira et Othmen Jallouli), cette aile réformatrice bénéficiait d’une majorité absolue de voix au sein du conseil national. Le secrétaire général, Noureddine Taboubi, a toutefois refusé le recours à un vote à ce sujet, préférant suspendre la réunion. De nombreuses querelles intestines s’ensuivirent, jusqu’à ce qu’un accord à l’arraché soit conclu, lors d’une réunion de la commission administrative tenue en mai 2025, sur la tenue d’un congrès anticipé en mars 2026. Celui-ci devrait adopter un nouvel amendement de l’article 20 rétablissant la limitation du nombre des mandats au sein du Bureau exécutif.
L’opposition syndicale plaide, quant à elle, pour la suspension des préparatifs du congrès prévu fin mars pour engager un processus de «reconstruction» de l’organisation, qui prévoit notamment la démission de l’actuel bureau exécutif et la mise en place d’un comité de direction provisoire pour veiller sur le renouvellement des diverses structures sectorielles, locales et régionales, ainsi que sur «l’assainissement» de l’organisation des éléments sur lesquels pèsent des soupçons de corruption, avant la tenue d’un congrès extraordinaire pour élire une nouvelle direction militante qui permettrait à l’UGTT de retrouver son aura d’antan.
Walid KHEFIFI
