Malgré l’existence de lois criminalisant la violence économique en Tunisie, des milliers de femmes restent privées du contrôle de leurs revenus, dans le silence de leurs foyers.
Chaque matin, Mounira badge à l’entrée de l’institution publique où elle travaille depuis plus de dix ans. Elle s’installe à son bureau, ouvre ses dossiers et commence sa journée comme n’importe quelle employée. Pendant quelques instants, elle se sent indépendante. Mais ce sentiment ne dure pas.
Son salaire, versé en son nom, ne lui appartient pas. Son mari conserve la carte bancaire, est le seul à connaître le code et gère l’argent. Le mois dernier, il lui a donné cent dinars, en lui demandant si cela suffisait. Elle n’a pas répondu. Elle n’a pas dit que la somme ne couvrait pas les frais scolaires. Elle n’a pas dit qu’elle avait dû emprunter.
Comme beaucoup de femmes, Mounira ne savait pas que ce qu’elle vivait portait un nom. Elle ne le qualifiait pas de violence.
La violence économique ne laisse pas de traces visibles sur le corps, mais elle entrave profondément la vie quotidienne. Elle se manifeste par l’interdiction de travailler, le contrôle des revenus ou la privation de leur usage. En Tunisie, malgré un cadre juridique avancé, cette forme de violence reste largement répandue et souvent non déclarée… La violence commence là où s’éteint la volonté financière.
Sur le terrain : rencontre avec Leïla
Il y a quelques mois, dans le cadre de notes de terrain liées à ma formation universitaire, j’ai visité un centre d’hébergement dans la capitale. Là, j’ai rencontré une femme de quarante-quatre ans que j’appellerai Leïla. Elle portait un pantalon gris, un chemisier bleu pâle, et ses cheveux courts commençaient à blanchir sur les côtés. Assise au bord de sa chaise, elle semblait prête à partir à tout moment.
Leïla raconte d’une voix calme. Mariée à 23 ans, elle a travaillé comme institutrice dans une école primaire en milieu rural pendant 17 ans. Durant toutes ces années, son mari percevait directement son salaire depuis son compte postal, sous prétexte qu’il savait mieux gérer les dépenses du foyer. Elle ne s’y est pas opposée au début. Mais avec le temps, elle a remarqué que l’argent disparaissait dans des dépenses inconnues.
Un jour, elle lui a demandé d’acheter un nouveau réfrigérateur. Il a répondu qu’il n’y avait pas d’argent. Pourtant, elle savait que leurs deux salaires suffisaient.
Elle a fini par découvrir qu’il utilisait son argent pour rembourser des dettes issues de projets échoués, et contractait même des prêts à son nom, sans son consentement. Un jour, lorsqu’elle a refusé de signer un nouveau chèque, il l’a frappée devant leurs enfants.
« Je pensais que cet argent ne m’appartenait pas. Je ne possédais rien. Je me sentais coupable de demander de l’argent pour moi-même. Je croyais qu’une bonne épouse ne discute pas des questions d’argent. »
Pendant 17 ans, elle a cru que cette situation était normale. Elle n’en est sortie que lorsque sa fille aînée a atteint l’âge du mariage et qu’elle a découvert qu’elle figurait sur une liste d’interdiction de voyage à cause d’un prêt non remboursé, contracté par son mari en son nom. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle a compris qu’elle n’était pas une « bonne épouse », mais une victime. Ce témoignage, répété sous différentes formes dans d’autres entretiens avec des militantes associatives, montre que la violence économique n’est pas seulement un chiffre dans une statistique, mais un système qui s’installe d’abord dans les esprits avant de s’exercer dans les faits. Elle rend la femme complice de sa propre oppression, faute de mots pour nommer ce qu’elle subit.
Des chiffres qui révèlent l’écart
D’un point de vue sociologique, la violence économique ne peut être comprise sans examiner les structures qui reproduisent la dépendance financière des femmes.
Les données de la Banque mondiale et de l’Organisation internationale du travail révèlent des écarts frappants. Le taux de participation économique des femmes n’est que de 26,5 %, contre 64,9 % pour les hommes. Les femmes consacrent quatre fois plus de temps aux tâches domestiques non rémunérées. Seules 26,6 % des femmes possèdent un compte bancaire, contre 49,6 % des hommes, soit environ sept femmes tunisiennes sur dix sans compte à leur nom.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils expliquent pourquoi la dépendance persiste. Sans ressources propres, il devient difficile de résister ou de partir.
Les jeunes femmes, notamment les diplômées de l’enseignement supérieur, font face à un taux de chômage de 32,3 %, contre 12,1 % pour leurs homologues masculins, ce qui accroît leur vulnérabilité dès l’entrée dans la vie active.
Le droit et ses limites
La loi n°58 de 2017 définit clairement la violence économique et permet au juge de prendre des mesures urgentes pour protéger les femmes. Mais dans la pratique, peu d’affaires atteignent les tribunaux. Les femmes manquent souvent de preuves matérielles ou craignent d’être stigmatisées. Et lorsque les dossiers sont déposés, ils se heurtent à la lenteur des procédures et à la difficulté de prouver le contrôle financier.La violence économique ne naît pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une culture qui consacre la domination masculine sur les ressources, même lorsque celles-ci proviennent du travail des femmes. Cette culture commence dans l’éducation. La fille apprend que l’argent est une affaire d’hommes. Elle grandit avec l’idée que son revenu est un complément, non un droit. Les campagnes de sensibilisation restent rares. Les femmes qui demandent de l’aide parlent d’injustice, mais rarement de « violence économique ». Or, ce qui n’est pas nommé reste invisible, et ce qui est invisible ne peut être combattu.
De la contrainte à la tragédie
La violence économique, qui commence par la privation et le contrôle, peut conduire à des formes extrêmes. Les données font état de 27 féminicides en 2023 et de 22 cas entre janvier et septembre 2025, souvent commis par un partenaire ou un membre de la famille. Dans de nombreux cas, la violence économique faisait partie d’un continuum de violences. Une approche sociologique permet d’identifier plusieurs leviers essentiels : renforcer les mécanismes de protection, soutenir les associations et les centres d’hébergement, développer des dispositifs d’écoute spécialisés, protéger les jeunes femmes par des programmes universitaires de sensibilisation, favoriser l’inclusion financière et transformer les représentations culturelles.
En quittant le centre d’hébergement après ma rencontre avec Leïla, ses mots continuaient de résonner : « Je ne savais pas que l’argent pouvait être une arme. »
Mounira continue, chaque matin, de pointer à son travail, de percevoir un salaire qui ne lui appartient pas. Leïla, après 17 ans, a réussi à partir, mais lutte encore pour prouver que des signatures ont été falsifiées.Entre ces deux trajectoires, des milliers de femmes vivent enfermées derrière des barrières invisibles, silencieuses mais contraignantes.Ce dont la Tunisie a besoin aujourd’hui, ce ne sont pas seulement de nouvelles lois, mais d’une volonté politique et sociale capable de transformer les textes en protections réelles.
Ikram Adhadhi
Etudiante en sociologie
Membre actif de l’association ADO+
