Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
En Tunisie, l’huile d’olive est souvent célébrée pour sa valeur marchande, ses exportations, sa capacité à soutenir l’économie nationale dans les années difficiles. On parle de chiffres, de rendement, de marchés internationaux, de qualité reconnue, de devises précieuses. Tout cela est vrai, et nul ne songe à minimiser cette richesse. Pourtant, à force de ne regarder l’olivier qu’à travers le prisme économique, nous risquons de passer à côté de l’essentiel. Car cet arbre, plus qu’un produit, est une présence.
Il ne pousse pas seulement dans la terre tunisienne, il pousse aussi dans notre mémoire, dans nos paysages, dans notre manière ancienne d’habiter le temps. L’olivier n’est pas un simple levier de croissance. Il est l’un des rares symboles capables d’unir la profondeur historique, la beauté du territoire et l’idée d’une authenticité nationale encore vivante.
Il suffit de traverser certaines régions du pays pour comprendre que l’olivier raconte autre chose qu’une réussite agricole. Il dessine les collines, il accompagne les chemins, il borde les maisons, il rythme le regard. Il donne au paysage tunisien une gravité douce, une noblesse silencieuse. Dans bien des villages, il est lié aux saisons, aux gestes transmis, aux réunions familiales, à la patience des récoltes, à cette culture de l’endurance que les sociétés modernes ont parfois oubliée. L’olivier apprend le temps long, là où l’économie contemporaine exige souvent l’immédiat. Il rappelle que la richesse ne se mesure pas seulement à ce qui se vend, mais aussi à ce qui demeure. En ce sens, la Tunisie tient avec lui un trésor plus vaste que son huile : un patrimoine sensible, moral et esthétique.
C’est là sans doute que se trouve une question décisive pour notre pays. Pourquoi n’avons-nous pas encore pleinement bâti autour de l’olivier une politique culturelle, touristique et symbolique à la hauteur de ce qu’il représente ? Pourquoi l’avons-nous si souvent laissé dans la seule catégorie des productions agricoles, alors qu’il pourrait être au centre d’un récit national plus ambitieux ? D’autres pays savent transformer leurs produits en imaginaire, en expérience, en attractivité. Ils savent faire d’une vigne, d’un fromage, d’un artisanat, non seulement une marchandise, mais un monde. La Tunisie, elle, possède avec l’olivier une matière exceptionnelle pour relier économie et culture, tradition et modernité, terroir et rayonnement. Encore faut-il croire que notre authenticité peut devenir une force d’attraction sans être défigurée par le folklore ou la mise en scène superficielle.
Faire de l’olivier un récit national et une expérience tunisienne
L’enjeu n’est pas d’ajouter quelques slogans à une campagne promotionnelle. Il s’agit de penser plus profondément ce que l’olivier peut apporter à l’image du pays. Il peut inspirer des circuits culturels dans les régions, des fêtes bien conçues autour de la récolte, des musées vivants du geste agricole, des maisons de l’huile qui ne soient pas de simples vitrines commerciales, mais des lieux de transmission. Il peut nourrir une gastronomie mieux racontée, un tourisme intérieur plus enraciné, un artisanat plus visible, une pédagogie nouvelle auprès des jeunes générations. Il peut même devenir une source d’inspiration pour la littérature, la photographie, le cinéma, les arts de la scène. Car un arbre qui a traversé les siècles n’est pas seulement un objet d’exploitation, il est un personnage central de notre civilisation méditerranéenne.
Ce qui manque souvent à la Tunisie, ce n’est pas la matière, mais la mise en cohérence. Nous avons les paysages, les arbres millénaires, les savoir-faire, les récits de famille, la cuisine, les terroirs, les régions, les saisons. Mais nous peinons à relier ces éléments dans une vision claire et durable. Nous disposons d’une authenticité réelle, mais nous ne savons pas toujours la mettre en forme sans l’appauvrir. Or l’olivier appelle précisément une intelligence du lien. Il oblige à faire dialoguer agriculture, culture, environnement, tourisme, éducation et communication. Il invite à sortir d’une logique administrative fragmentée pour entrer dans une logique de civilisation. Le vrai supplément qu’il pourrait donner à la Tunisie n’est pas seulement financier, il est identitaire, symbolique, presque philosophique.
Il y a dans l’olivier une leçon dont notre époque a besoin. Dans un monde dominé par la vitesse, la standardisation et le bruit, il représente la patience, l’enracinement, la sobriété, la fidélité à une terre. Ces valeurs ne sont pas passéistes. Elles peuvent au contraire répondre à une attente très contemporaine. Le visiteur d’aujourd’hui, comme le citoyen lui-même, cherche souvent ce qui résiste à l’uniformisation. Il cherche une vérité de lieu, une densité d’histoire, une expérience qui ne soit pas entièrement fabriquée. C’est ici que l’olivier tunisien peut devenir une force incomparable. Il ne s’invente pas. Il est là, depuis longtemps, avec sa puissance tranquille. Encore faut-il que nous sachions le regarder autrement que comme un stock de production.
Il serait dommage que la Tunisie continue à exporter son huile sans exporter en même temps l’univers de sens qui l’accompagne. Car la valeur d’un produit, dans le monde actuel, tient aussi au récit qu’il porte. Quand ce récit est juste, profond et incarné, il devient une forme de rayonnement. L’olivier tunisien peut porter un récit de dignité, de continuité, de beauté simple, d’alliance entre l’homme et la nature. Il peut dire quelque chose de nous que les discours officiels peinent parfois à exprimer. Il peut montrer un pays qui ne se réduit ni à ses crises ni à ses fragilités, mais qui possède encore des ressources de profondeur. En lui, la Tunisie ne tient pas seulement un atout économique, elle tient une image d’elle-même plus apaisée, plus forte, plus crédible.
Il est temps, peut-être, de cesser de considérer l’olivier comme une évidence silencieuse. Les évidences sont souvent les richesses les plus mal défendues. Il faut le replacer au centre, non par nostalgie, mais par lucidité. Un pays grandit lorsqu’il comprend ce qui, dans son héritage, peut encore parler à l’avenir. L’olivier est de cette nature. Il appartient au passé, certes, mais il n’est pas enfermé en lui. Il ouvre une voie. Il suggère que la Tunisie peut construire son attractivité non pas en imitant, mais en révélant ce qu’elle a de plus profond. Et si nous savons entendre cette leçon, alors l’arbre de nos terres pourra devenir davantage qu’une richesse : une signature.
