Le volley-ball est à l’honneur ce dimanche puisque notre invité est Kamel Rekaya, l’actuel entraîneur du Club Féminin de Carthage et, pendant douze ans, Directeur Technique National. Il a, également, entraîné le Tunis Air Club, la Saydia Sidi Bou Saïd, avec laquelle il a remporté la Coupe d’Afrique des clubs vainqueurs de coupe dans son ancienne configuration. Il a entraîné l’équipe nationale féminine lors des Jeux Méditerranéens de 2001, ainsi que la sélection junior… et la liste est longue. A travers cette interview, nous avons tenté d’en savoir plus sur son parcours et sa personne. Entretien !
– Le Temps : Pour commencer, si vous nous parliez de votre parcours scolaire et universitaire ?
– Kamel Rekaya : Rien de bien particulier. J’ai été pour le primaire et pour le secondaire au collège Sadiki. Au début, j’étais un élève brillant avec toutefois des hauts et des bas mais globalement, j’étais toujours parmi les cinq premiers. Quand j’ai eu mon bac, je voulais faire une carrière militaire. C’était en 1988. L’option militaire n’existait pas dans le carnet d’orientation et comme il fallait y mettre quelque chose, j’ai opté pour l’INEPS à Ksar-Saïd. Sans entrer dans les détails, un événement malheureux m’a empêché de faire le militaire. J’ai fait mes quatre ans à l’INEPS avec le volley-ball comme spécialité et tout de suite après, j’ai commencé ma carrière d’enseignant.
– Vos premiers pas dans le volley-ball ?
– C’était au Tunis Air Club. Il faut savoir que ma mère y travaillait. Mais je tiens à préciser que j’ai fait quatre ans de volley-ball au TAC avant de tenter ma chance à l’Espérance Sportive de Tunis en football. C’est mon oncle, qui est un Espérantiste invétéré et qui habite Bab Souika, qui a voulu que je fasse du foot. J’ai fait un test et on m’a accepté. J’avais, à l’époque, quatorze ans. Malheureusement, mes résultats au lycée n’étaient pas satisfaisants et ma mère m’a obligé de choisir le volley-ball car c’était moins contraignant que le football pour pouvoir concilier entre sport et études. J’aurais pu réussir une carrière en football, mais je suis revenu au volley-ball et je ne regrette pas. J’ai repris le volley-ball avec le Tunis Air Club.
– Votre parcours en tant que joueur ?
– J’étais encore cadet quand j’ai joué mon premier match avec les seniors. J’avais seize ans. Je rappelle que le Tunis Air Club était une bonne équipe capable d’inquiéter les meilleures formations du championnat.
– Vous n’avez jamais pensé à porter le maillot de l’Espérance, de l’Etoile Sportive du Sahel ou du Club Sportif Sfaxien ?
Honnêtement non ! On était un noyau de joueurs unis par les liens d’une amitié profonde. Je peux citer parmi eux les Seddik et Lassaâd Touzri. Le TAC était pour nous l’équipe de cœur. Il faut, également, rappeler que quand j’étais joueur, j’ai entamé ma carrière d’entraîneur. J’ai entraîné les écoles du TAC pendant sept ans. J’ai remporté la coupe de Tunisie avec les juniors et pour conclure, les seniors. C’était toujours avec le Tunis Air Club. Depuis le début, j’ai aimé faire l’entraîneur. A mes débuts, j’ai profité du fait d’avoir des billets d’avion gratuits car ma mère, comme je vous l’ai déjà dit, travaillait à la Tunis Air et j’ai pu ainsi, prendre part à plusieurs stages à l’étranger. De la sorte, j’ai pu avoir mon propre réseau de connaissances dans le monde du volley-ball un peu partout et notamment en France et en Pologne. C’est comme ça que j’ai commencé à me former pour devenir l’entraîneur que je suis maintenant.

– Êtes-vous satisfait de votre parcours en tant que joueur ?
– Honnêtement, j’aurais pu faire beaucoup mieux. J’ai accordé beaucoup plus d’intérêt à ma carrière d’entraîneur et c’est, peut-être, pour cette raison que je n’ai pas fait mieux.
– Votre parcours en tant que technicien ?
– J’ai commencé avec le Tunis Air Club. J’ai également entraîné les féminines et on a disputé une finale de coupe, puis en 2001, la Fédération m’a contacté pour prendre en main la sélection tunisienne senior filles avec laquelle j’ai disputé les Jeux Méditerranéens de la même année. Après les Jeux, j’ai suggéré à la FTVB de créer l’équipe nationale cadette qui, à l’époque, n’existait pas. Après cette parenthèse, j’ai pris en main l’Espérance de Tunis garçons pendant une saison. Après, ce fut la Saydia en 2004. Une expérience que je ne suis pas près d’oublier. J’ai adoré cette période au cours de laquelle j’ai entraîné Fayçal Ben Amara et Riadh Hedhili, Mohamed Baghdadi, Atef Loukil. J’ai apprécié mon passage à la Saydia au cours duquel j’ai eu à diriger des Hommes. Des joueurs extrêmement responsables. On a remporté la coupe d’Afrique des clubs vainqueurs de coupe. Après la Saydia, j’étais à la Direction Technique pendant 12 ans. Après la DTN, j’ai pris en charge pendant six mois la direction technique à l’AS Marsa avant d’atterrir au CFC.
– En êtes-vous satisfait ?
– J’ai entraîné les jeunes, les filles, les garçons. J’ai touché à tout. J’ai entraîné des équipes d’un niveau respectable. J’ai entraîné des équipes nationales. J’estime que c’est un bon parcours et c’est enrichissant pour un entraîneur que de varier ses activités.
– Qui a été un peu votre mentor ?
– Indéniablement et sans conteste, c’est le regretté Zizi Belkhodja. C’est une icône du volley-ball tunisien. Au-delà du cadre technique, j’ai passé beaucoup de temps avec lui. Il faut le côtoyer pour comprendre de quoi je parle. Il m’a marqué. Il est charismatique et plein de valeurs. En plus, il est entier et il ne sait pas tricher. On parlait beaucoup de volley-ball. Je me rappelle, on faisait de la marche ensemble et on parlait pendant des heures de volley-ball.
– Vous avez été DTN pendant de longues années. Qu’avez-vous laissé comme réalisations, comme projets portés à terme ?
– Quand j’ai commencé ma carrière de DTN, qui a duré 12 ans, je n’avais aucune idée sur ce que je devais faire. Comme on dit, j’étais un bleu. Je sais que j’avais le soutien de Zizi qui était, lui-même et à un certain moment, DTN. Il m’a éclairé et mis sur la bonne voie et j’ai compris que je devais me former. J’ai été en France et c’est la FTVB qui m’a facilité la tâche. J’ai été bien accueilli et j’ai passé, presque, une année en mode formation. J’ai tout appris concernant la Direction Technique et c’est comme cela que j’ai commencé à mettre en place un projet inhérent aux structures de l’élite, à la formation des cadres et à la formation. Ce sont les trois créneaux d’une Direction Technique.
– Si vous deviez résumer les douze ans, comment le feriez-vous ?
– Je me suis concentré sur l’élaboration d’un contrat-programme pour pousser les clubs à se concentrer sur la formation des jeunes. Ensuite, la modernisation de la structure d’élite basée sur les contacts et les échanges internationaux. On l’a fait avec l’Inde, la Belgique, l’Iran, la Russie, l’Argentine, l’Allemagne et la France. Ça nous a permis de faire des stages et de prendre part à des tournois de qualité. Enfin, et c’est la chose la plus intéressante, c’est l’élaboration d’un manuel technique. J’ai mis un an et deux mois pour le finir. L’objectif était de contribuer à la formation des techniciens et d’unifier la formation des jeunes selon des objectifs bien précis. J’ai fait lire et corriger ce travail par le Français Pierre Laborie qui est une référence en volley-ball et qui m’a clairement dit qu’en France, il est difficile de mettre en pratique mes idées, mais qu’en Tunisie, puisque c’est moins vaste, ce serait une excellente chose si les techniciens adhéraient à mon projet. Les résultats ne furent pas à la mesure des attentes pour diverses raisons que je considère inutile d’évoquer…
– Quand vous avez quitté la DTN, vous n’étiez pas perdant au change puisque les offres n’ont pas manqué. Vous avez opté pour le volley-ball féminin alors que l’Espérance, entre autres, vous voulait. Pourquoi ce choix ?
– C’est vrai, j’avais l’embarras du choix, mais j’ai opté pour le CFC car les négociations étaient sérieuses et continues. C’est vrai que j’ai été approché par l’Espérance. J’ai même eu des propositions du Golfe, mais la proposition du CFC était directe et claire. A l’Espérance, on m’a contacté sans pour autant aller jusqu’au bout. Les responsables sont revenus à la charge l’année d’après, mais j’étais déjà engagé et je ne pouvais pas changer d’avis et laisser le CFC.
– Actuellement, c’est le retour à l’école italienne à la tête des équipes nationales, filles et garçons. Qu’en pensez-vous ?
– D’abord, je suis contre le fait de parler d’école, qu’elle soit italienne ou autre. C’est mon avis personnel. Avant, on parlait d’école mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Avant, il était question d’école japonaise, russe ou brésilienne. Aujourd’hui, tous les pays du monde jouent de la même façon. Maintenant, on parle de philosophie de l’entraîneur et ce qui fait la différence, c’est le côté morphologique, physique et mental. Pour ce qui est du choix de Camillo Placi, c’est indéniablement un bon entraîneur. D’après ce que j’ai pu voir, sa touche est claire, mais il faut rappeler que ce qui a été réalisé aujourd’hui l’a été déjà par le passé. On s’est déjà qualifiés après la phase de poules lors des précédents championnats du monde et on s’est arrêtés là. On a remporté le championnat d’Afrique et le Championnat arabe. A titre d’exemple, du temps d’Antonio Giaccobe, on s’est qualifiés au prochain tour lors du championnat du monde et en même temps, on a remporté le championnat arabe au Bahreïn avec l’équipe nationale B. Maintenant, il faut attendre car c’est un renouvellement des effectifs avec le départ de certains joueurs et l’intégration d’autres éléments.
– Quels sont, selon vous, la meilleure joueuse tunisienne et le meilleur joueur tunisien de tous les temps ?
– Pour le meilleur joueur, c’est indéniablement Anis Ben Tara. Il est l’un des meilleurs opposés au monde. Pour les filles, C’est Azza Fridhi du Club Africain des années 90.
– Et le meilleur entraîneur ?
– Sans hésiter, c’est Zizi Belkhodja. Il a contribué à la formation de plusieurs entraîneurs tunisiens en tant que Directeur Technique. Il a entraîné l’équipe nationale, l’Espérance de Tunis. Il a touché à tout avec beaucoup de réussite.
– Qu’est-ce qu’un bon entraîneur selon vous ?
– C’est avant toute chose une bonne personne avec des valeurs. Évidemment, la compétence compte beaucoup, mais on ne peut pas réussir si on n’est pas un exemple pour les joueurs.
– On a l’impression qu’en Tunisie, le volley-ball du siècle dernier et celui de ce siècle n’ont pas beaucoup changé. Est-ce une impression ou une triste réalité ? C’est comme si on stagnait pour ne pas dire qu’on régressait. Qu’en pensez-vous ?
– C’est un grand débat. Avant, la technique était concentrée sur le joueur. Pour faire simple, les joueurs devaient être bons techniquement. Actuellement, on table sur des habilités ouvertes. C’est la technique au service du jeu et le joueur doit être capable de résoudre et donner du sens à l’action. Plus simplement, il ne s’agit plus d’avoir une bonne réception ou une bonne manchette, mais il faut donner un sens à l’action. Il y a également une évolution remarquable sur le plan morphologique et surtout physique et par conséquent, le volley-ball d’aujourd’hui est plus intéressant. Les joueurs d’avant étaient plus responsables mais aujourd’hui, ils sont plus performants.
– Est-ce que vous comptez rester encore longtemps au CFC ?
– J’ai trouvé un club bien structuré et chacun sait ce qu’il doit faire. Mon expérience avec le CFC m’a donné une idée précise sur ce qu’il faut faire pour réussir au sein d’un club. J’ai compris que le premier maillon, c’est le responsable. Après, le reste. Je suis à l’aise au CFC et j’éprouve beaucoup de plaisir à entraîner ce club. Chaque saison est un nouveau défi. Je suis à Carthage depuis sept ans et entre 11 et 12 joueuses ont quitté le club, mais les objectifs sont les mêmes et se renouvellent au début de chaque saison.
– Que serait le CFC sans Khaled Ben Amor, Mohamed Ben Saïdane et Faouzi Ben Jannet ?
– Sincèrement, je ne veux pas y penser. J’ai beaucoup de respect pour ce trio et pour ce qu’il est en train de faire pour le CFC et pour le volley-ball féminin. Il n’est pas évident de garder ce même palier de performance après autant d’années.
– La DTN et l’équipe nationale, est-ce que ça vous tente encore ?
– Sincèrement, pour le moment non, mais je sais que demain est un autre jour. Il ne faut jamais dire jamais.
– La motivation des premiers jours est-elle la même aujourd’hui ? N’êtes-vous pas un peu blasé ?
– Pas du tout. Le volley-ball est mon dada. C’est une passion pour moi. C’est ce que je sais faire. En plus, même quand j’entraîne les jeunes, c’est avec le même plaisir et la même motivation. J’apprends toujours sur le sport en général et le volley-ball en particulier. C’est ce qui me retient, sans parler de la cadence de l’information qui évolue d’une manière vertigineuse et extraordinaire.
– Qu’est-ce qui est plus facile, entraîner les garçons ou les filles ?
Personnellement, j’encourage chaque technicien à diversifier ses expériences. Il faut entraîner les deux. Judio Velasco ou le légendaire entraîneur américain Karch Kiraly ont fait les deux avec beaucoup de succès. Ceci étant, entraîner les filles est, peut-être, un peu plus difficile. Quoi qu’il en soit, mon professeur de psychologie à l’INEPS Béchir Jabbes me disait que quand on entraîne une équipe de sport collectif, on a quatorze joueurs ou joueuses et par conséquent, quatorze personnalités différentes. Et les mettre dans une dynamique de performance n’est pas évident.
– En Tunisie, les sports de salle sont à la traîne. On régresse plutôt. Quelles en sont les raisons ?
– Pour commencer, je citerais la domination écrasante du football. Tous les financements vont vers ce sport. Les sports de salle sont devenus un fardeau financier pour les clubs. Les sports de salle ne ramènent plus de l’argent pour les clubs et les responsables ne font pas d’efforts pour maintenir les sections de volley-ball, basketball et handball en activité. Sans sponsors, avec une forte dépendance des subventions publiques et sans droits de retransmission télé, il est difficile d’aller très loin. Il ne faut pas, non plus, oublier l’infrastructure désuète et les salles qui sont vieilles et mal entretenues. Enfin, à titre d’exemple, le CFC que j’entraîne depuis quelque temps déjà et qui domine le volley-ball féminin en Tunisie, n’a pas de salle et pour chaque séance d’entraînement ou rencontre, il nous faut nous débrouiller.
– Quelle est, selon vous, la meilleure équipe de Tunisie depuis que le volley-ball tunisien existe ?
– Je pense que toutes les générations ont fait la même performance, à savoir remporter le championnat d’Afrique, arabe et se qualifier au deuxième tour d’un championnat du monde. Je n’ai pas de préférence.
– Et le meilleur club tunisien ?
– Je pense que c’est le Club Sportif Sfaxien de Ghazi Mhiri et Abdelaziz Ben Abdallah, Boussarsar et Foued Kammoun comme entraîneur.
– Si vous deviez choisir un autre sport, ce serait lequel ?
– Je choisirais le tennis.
– Si vous deviez faire un autre métier, que feriez-vous ?
– Certainement psychologue.
– Quand vous n’entraînez pas, comment passez-vous vos journées ?
– Je passe mon temps en famille. Je m’occupe de mes parents et le peu de temps libre, je le passe avec mes amis. Sinon, le soir, pour mon moment de plaisir, je suis devant l’ordinateur.
– Un mot sur Kamel Rekaya, le père de famille ?
– Malheureusement, durant les douze ans passés à la tête de la DTN, j’étais absent et je n’ai pas vu mes enfants grandir. Maintenant, j’essaie de rattraper le temps perdu.
– Et le papa ?
– Je suis un peu exigeant.
– Le mot de la fin…
– Un conseil pour les techniciens et je me permets de le faire en tant qu’instructeur international. Si vous voulez être un bon entraîneur, pensez d’abord à être une bonne personne. Un entraîneur, avant d’être performant dans son travail, doit transmettre des valeurs. Enfin, il faut se recycler et penser à l’auto-formation. Ça évolue rapidement et il faut être à jour.
Propos recueillis par Mourad AYARI
