Gros mots, jurons ou insultes. Tout le monde en use. Dans la rue, au travail, dans le transport public, à l’école… Enfants, ados, jeunes et adultes profèrent ces mots blasphématoires à l’égard de leurs semblables à tel point qu’on s’est habitué à les entendre à tout bout de champ, dans les conversations ordinaires comme dans les situations conflictuelles. Ces mots, d’ordre essentiellement sexuel et diffamatoire, sont toujours dégoûtants, honteux, ignobles et avilissants pour celui qui les entend.
Ces mots, toujours enrichis selon les circonstances de néologismes sordides, alimentent de plus en plus notre langage si bien qu’ils constituent un bon domaine pour les travaux de linguistes et de lexicologues qui peuvent en faire un grand dictionnaire. Pourquoi donc en est-on arrivé à ce niveau de langue très bas ? Le Tunisien n’est-il pas capable de tenir une conversation avec autrui sans recourir à cette grossièreté langagière ?
Souvent, les parents sont étonnés d’entendre leur enfant proférer un gros mot. Soucieux, ils s’interrogent où l’enfant a bien pu entendre une telle chose… La réponse est évidente : les enfants apprennent auprès d’autres enfants pendant les jeux, dans la rue, à l’école, en regardant la télévision, en écoutant le grand frère parler avec ses copains… Parfois, les adultes eux-mêmes, quand ils sont au volant prononcent de gros mots ou adressent des insultes aux autres usagers de la circulation lors des embouteillages, pendant que leur enfant est assis à l’arrière de la voiture, toutes oreilles à l’écoute ; il enregistre ce vocabulaire grossier et malsain. Pourtant, les parents sont le modèle premier de l’enfant ; il va de soi que si les parents ont une facilité à utiliser ce genre de mots, l’enfant aura plus de facilité à s’en servir sans pouvoir comprendre pourquoi ils peuvent, eux, se permettre quelque chose qui lui est interdit.
Ces gros mots sont innombrables chez nous, mais on ne peut en donner des exemples par pudeur et pour ne pas choquer les lecteurs ; ils étaient dans le passé l’apanage de voyous, de vagabonds, de gens impolis et mal éduqués. Aujourd’hui, ces gros mots sont utilisés par tout le monde, à quelques exceptions près, surtout chez les jeunes, sans distinction sociale, familiale ou professionnelle. D’ailleurs, la population jeune est particulièrement féconde en néologismes et en nouvelles expressions. Cela dépend de leur âge, de leur origine, de leur milieu social et de leur niveau instructif, les jeunes n’ont évidemment pas tous le même lexique, ni la même syntaxe en matière de gros mots.
Et ces écoliers qui en usent volontiers…
Les petits enfants, encore à l’école primaire, ont également leur terminologie de gros mots. Il faut assister à leurs bagarres devant l’école pour savoir qu’ils sont aussi habiles que leurs aînés en matière d’injures et de grossièretés. D’ailleurs, ces gamins de 6 ou 7 ans n’inventent rien, ils répètent ce qu’ils ont entendu de la bouche même de leurs frères, leurs camarades, leurs proches et peut-être leurs parents ! Mohamed, instituteur, nous a dit et non sans peine : «Il ne se passe pas un jour sans qu’un élève ne vienne se lamenter en disant : Monsieur, il m’a dit un gros mot ! Cette phrase est très fréquente dans ma classe et dans toutes celles de mes collègues.» C’est que les jurons et les blasphèmes s’apprennent beaucoup plus vite qu’un poème ou une règle de grammaire par ces petits diables ! Ils n’exigent aucun effort, aucune méthode. Cela se transmet d’une génération à l’autre, en famille comme dans la rue, en plein public : il suffit de prêter l’oreille.
A l’école, les enseignants se lamentent d’entendre à tout moment des propos obscènes échangés entre camarades de classe. Jamel, prof de maths ne cache pas son indignation : «Chacun a son petit lexique de gros mots, prêt à l’utiliser au moment opportun et sans ambages, quelle que soit la situation en faisant fi des interdits et des sanctions qu’il peut encourir. Même en classe ou dans les rangs, il m’arrive d’entendre de gros mots proférés par un élève, mais il n’est pas toujours facile de le repérer. Quand je ne suis pas sûr du coupable, je fais comme si je n’avais rien entendu !» Mais son collègue, Naceur, prof d’anglais, se montre plus strict et ne laisse pas l’auteur de ces gros mots sans punition : «Un jour, à la fin du cours, j’étais encore en classe quand j’ai entendu un gros mot proféré à haute voix par l’un des élèves, un mot qui fait rougir de honte. Il a été automatiquement puni. Mais cela n’empêche que les gros mots sont la monnaie courante des élèves.»
Et dans les lieux publics…
Dans les lieux publics et surtout dans les moyens de transport, il n’y a presque pas de discours ou de propos tenus par un groupe de jeunes qui ne soit agrémenté d’injures, de jurons ou de blasphèmes, et ce, au vu et au su de tout le monde. Même les grandes personnes ne sont pas respectées. Le plus étonnant est que les passagers du train ou du métro, à force d’entendre ces gros mots, sont devenus indifférents, passifs et ne manifestent aucune réaction envers les auteurs de ces propos malsains. Et si, par hasard, l’un des passagers ose intervenir en prétendant les moraliser, il entendra ses quatre vérités de la bouche de ces jeunes impolis et sans vergogne. Ridha, 45 ans, usager du train de la banlieue sud, a été maintes fois témoin oculaire de ces scènes malveillantes où domine un registre de langue très vulgaire : «C’est très courant d’entendre des collégiens ou des lycéens user de gros mots dans le train sans se soucier de la présence des autres passagers. Et pour peu que vous leur fassiez la remarque, ils vous diront : ça ne vous regarde pas ! Alors, la plupart des passagers préfèrent se taire, de peur d’être offensés publiquement par ces jeunes effrontés !»
Inutile d’allonger encore la liste de ces cas où le langage grossier est l’outil privilégié chez certaines gens dans toute communication avec autrui. Où que vous soyez, au volant, au marché, au café, au travail, les gros mots vous traquent et vous glissent rapidement dans l’oreille, quoi que vous fassiez pour les éviter !
Selon les psychiatres, ces gros mots ont une propriété purgative et une fonction compensatrice pour la personnalité de l’individu. Ce n’est pas par hasard que ce langage grossier est composé en grande partie de mots sexuels, tabous. Toujours selon les psychologues, en prononçant ces mots, l’individu provoque une transgression des normes, des lois sociales qui interdisent l’usage de tels mots, et partant, il se sent soulagé et croit être libre de toutes contraintes en agissant de la sorte. C’est donc une forme de plaisir et de défoulement. C’est comme si tout ce qui est frappé d’interdits était source de plaisir ! Une question se pose : que faire pour éradiquer les gros mots de notre langage quotidien ? Il est souhaitable que nos sociologues et psychologues se penchent davantage sur l’étude de ce phénomène qui se propage dans notre société aussi bien chez la gent masculine que féminine, chez les jeunes comme chez les adultes, mais aussi chez les adolescents.
Hechmi KHALLADI
