Par Slim BEN YOUSSEF
Carte postale. On l’a vue, souvent. La Tunisie se donne à voir depuis la mer, par habitude. Le rivage en fixe l’image, en règle le tempo, en limite l’horizon, et en réduit le regard. Le tout-balnéaire s’y installe, comme une évidence ancienne, paresseuse. On y vient, on y revient, et le reste demeure à distance, comme un arrière-pays relégué à la marge du récit.
Pourtant, le pays s’ouvre ailleurs. Reliefs patients, forêts anciennes, plaines travaillées, désert souverain. Un territoire généreux par ses formes, habité de beautés. Une géographie vécue, offerte à qui prend le temps de la traverser.
Entre ces paysages, quelque chose manque. Une continuité. Passer d’un monde à l’autre reste incertain. La route, dans sa forme la plus simple : praticable, lisible, entretenue. Celle qui relie sans à-coups, sans détour, sans usure inutile, sans épuiser le trajet.
Car dès que l’on quitte la carte postale, le bitume cède, les trajets se brouillent, les villages restent à demi rejoints. Nids-de-poule béants, chaussées déformées, signalisation absente ou fatiguée. La route ondule, rompt, reprend mal. On y avance à contresens du paysage, souvent en retrait de ce qu’il promet.
Ces routes invisibles, il faut les défendre : routes rurales, forestières, sahariennes. Routes de la lenteur, du détour, du retour. Celles qu’on emprunte pour fuir le présent, chercher un passé, rencontrer un pays que l’on croyait connaître. Aujourd’hui, elles se dissipent comme des souvenirs mal entretenus.
Le tourisme, lui, s’épuise à force de tourner en rond. Il s’étire sur ses axes connus, reproduit ses circuits, use ses images. La diversité du pays reste là, entière, mais difficile d’accès. Elle impose du temps, du détour, parfois de l’abandon.
Sortir du tout-balnéaire commence par la plus humble des révolutions : relier les régions, les paysages, les usages. Offrir des routes qui accompagnent, ouvrent, rendent lisible. Des routes qui donnent à voir et à comprendre. Retrouver, à travers elles, une manière d’habiter le territoire.
Ouvrir le hors champ devient alors une ambition élémentaire, décisive.
Avant d’attirer le monde, encore faut-il pouvoir circuler chez soi.
