Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Depuis des années, la Tunisie tourne autour de la même question sans jamais vraiment l’affronter : sur quoi fonder enfin un décollage économique réel, durable et visible dans la vie quotidienne des citoyens ? Les discours se succèdent, les plans aussi, les gouvernements changent, mais le sentiment d’essoufflement demeure. Or, partout dans le monde, les pays qui parviennent à se maintenir à flot ou mieux encore, à avancer, sont souvent ceux qui savent identifier leurs ressources stratégiques et les transformer en puissance économique. Il ne s’agit pas seulement des hydrocarbures ou des minerais. Il s’agit aussi de ce que la nature, le climat, le sol, l’histoire et la géographie offrent comme leviers de valeur. La Tunisie, elle aussi, dispose d’atouts évidents. Le drame n’est donc pas l’absence de richesses. Le drame est de ne pas encore les avoir placées au centre d’une vision cohérente.
Dans le même temps, il faut avoir l’honnêteté de regarder la réalité sociale en face. Oui, une large partie des entreprises publiques souffre de déséquilibres graves, d’un manque de compétitivité, d’une gestion souvent dépassée et d’une accumulation de dettes qui pèse lourdement sur les finances de l’État. Mais on ne peut pas les réduire à des chiffres comptables. Certaines remplissent encore une fonction sociale essentielle. Elles soutiennent des régions entières, assurent des services sans lesquels la vie quotidienne deviendrait plus dure, plus chère, parfois insupportable. Cette vérité vaut aussi pour la caisse de compensation. Elle est régulièrement présentée comme un fardeau budgétaire, ce qu’elle est en partie. Mais elle reste aussi, dans le contexte tunisien, un amortisseur social fondamental. Supprimer brutalement ce mécanisme au nom d’une orthodoxie financière abstraite reviendrait à exposer de larges catégories populaires à une précarité alimentaire immédiate.
Le paradoxe est d’ailleurs cruel : cette compensation profite non seulement aux Tunisiens modestes, mais aussi, indirectement, à des millions de visiteurs étrangers qui consomment dans un pays où certains prix restent artificiellement contenus. Chaque année, près de 11 millions de touristes bénéficient, d’une manière ou d’une autre, de cette stabilité relative des coûts sur des produits et services essentiels. La question n’est donc pas de nier les dérives de la compensation ni de défendre son statu quo éternel. La vraie question est plus exigeante : comment préserver la justice sociale tout en cessant d’épuiser l’État ? La réponse ne peut venir que d’une économie qui crée enfin davantage de richesses, au lieu de répartir une pénurie devenue chronique.
Retrouver le sens de la priorité nationale
C’est ici que la Tunisie doit cesser de se disperser. Un pays en difficulté n’a pas le luxe de financer indistinctement tous les secteurs, toutes les promesses, tous les slogans. Il doit choisir ses moteurs. Les nôtres sont connus : le pétrole, même modeste, le phosphate, malgré ses blocages répétés, l’huile d’olive, qui porte une réputation internationale grandissante, les dattes, produit d’excellence trop souvent limité à une logique d’exportation brute, l’énergie solaire, ressource d’avenir dans un pays largement favorisé par l’ensoleillement et enfin, le tourisme, qui reste un pilier majeur malgré sa vulnérabilité. Ce sont ces secteurs qui devraient recevoir en priorité l’investissement, l’innovation, la simplification administrative, la logistique moderne et l’appui diplomatique à l’exportation.
Le phosphate, par exemple, n’est pas seulement une rente ancienne. Il pourrait redevenir une force industrielle et territoriale si l’on parvenait à stabiliser la production, moderniser les infrastructures et reconstruire la confiance sociale dans les régions concernées. L’huile d’olive et les dattes, de leur côté, ne doivent plus être pensées comme de simples matières à vendre en vrac. La valeur se crée dans la transformation, dans l’emballage, dans la labellisation, dans le marketing, dans la conquête de marchés à forte exigence qualitative. Ce qui manque à la Tunisie n’est pas le produit. C’est la stratégie de montée en gamme. Nous exportons encore trop souvent la matière et achetons trop cher l’image, la marque et la distribution.
Quant à l’énergie solaire, elle constitue probablement l’une des plus grandes promesses du pays. Dans un monde où les équilibres énergétiques se redessinent et où les marchés cherchent des alternatives durables, la Tunisie ne peut pas rester spectatrice de son propre soleil. Il y a là une ressource silencieuse, abondante, structurante, capable à terme de réduire la facture énergétique, d’attirer de nouveaux investissements et d’alimenter un tissu industriel plus ambitieux. Mais cette transition suppose des choix nets, des financements dédiés, un cadre réglementaire lisible et surtout une volonté politique qui dépasse les annonces de circonstance.
Produire plus de valeur pour protéger davantage la société
Le tourisme, lui aussi, mérite une réinvention profonde. Il ne suffit plus de compter les arrivées comme on compte les entrées d’une saison. Le vrai indicateur devrait être la valeur créée par visiteur, l’impact sur les régions, l’intégration avec l’artisanat, l’agriculture, la culture, les transports et les services. Le tourisme tunisien doit cesser d’être seulement quantitatif. Il doit devenir plus qualitatif, plus diversifié, plus intelligent. Il faut mieux exploiter le littoral, certes, mais aussi le désert, le patrimoine, les festivals, le thermalisme, l’écotourisme, les circuits culturels et gastronomiques. Là encore, la richesse existe. Ce qui manque, c’est l’organisation patiente d’un modèle plus rentable et moins fragile.
Il faut donc renverser la logique habituelle. Au lieu de regarder d’abord les déficits pour ensuite couper dans le social, il faut d’abord reconstruire les sources de richesse qui permettront précisément de sauver le social. La Tunisie n’a pas besoin d’un discours punitif contre les catégories modestes. Elle a besoin d’une politique économique de lucidité et de courage. Réformer, oui. Rationaliser, oui. Moderniser les entreprises publiques, oui. Mais à condition de ne pas sacrifier ce qui protège encore la cohésion nationale. Un État affaibli peut toujours réduire ses dépenses. Un pays intelligent, lui, cherche surtout à augmenter durablement sa capacité de création de valeur.
Au fond, le débat tunisien souffre souvent d’une opposition artificielle entre justice sociale et efficacité économique. Or un pays pauvre en croissance est condamné à l’injustice, même avec les meilleures intentions. Et un pays brutal dans ses réformes finit par produire du désordre, donc de l’inefficacité. Il faut sortir de cette fausse alternative. La Tunisie doit protéger sans s’enfermer, investir sans gaspiller, ouvrir sans se dissoudre. Elle doit surtout comprendre qu’aucun salut ne viendra de la seule gestion de crise. Le redressement suppose une doctrine simple : miser résolument sur les secteurs où notre avantage est réel, leur donner les moyens de répondre aux normes nouvelles du marché mondial et faire en sorte que les fruits de cette relance alimentent ensuite la stabilité sociale.
La Tunisie ne manque ni de soleil, ni de terre, ni de savoir-faire, ni d’histoire, ni d’emplacement stratégique. Elle manque encore d’une hiérarchie claire des urgences économiques. Tant que nous continuerons à administrer la pénurie au lieu d’organiser la puissance, nous resterons dans l’attente. Mais le jour où le pays décidera sérieusement de transformer ses ressources en projet national, alors le décollage ne sera plus un slogan, il deviendra enfin une possibilité concrète.
