Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Le pétrole en Tunisie reste entouré d’un brouillard épais. On en parle souvent, mais on en sait peu. Ou plutôt, on en sait par fragments, par allusions, par chiffres isolés, jamais par une vision claire, complète, intelligible pour le citoyen ordinaire. Dans un pays où chaque entrée de devises compte, où chaque déficit pèse lourdement sur le budget national, où chaque crise énergétique réveille les angoisses de dépendance, le dossier pétrolier devrait être un sujet central du débat public.
Or il demeure une sorte de zone grise, un territoire administratif et politique réservé aux initiés, aux experts, aux techniciens, aux cercles fermés de la décision. Cette distance entre la ressource et le peuple nourrit fatalement les soupçons. Car enfin, que sait-on vraiment ? On sait que la Tunisie produit du pétrole et du gaz, mais on ignore dans quelle mesure exacte cette production peut soulager les finances du pays. On sait qu’il existe des permis d’exploration, des concessions, des entreprises nationales et étrangères engagées dans ce secteur, mais l’ensemble reste dispersé dans des documents techniques ou des déclarations officielles rarement mises à la portée du grand public. On sait aussi que la Tunisie importe une part importante de ses besoins énergétiques, ce qui signifie que sa production nationale ne suffit pas. Mais là encore, entre l’existence de ressources et l’impression d’impuissance économique, il y a une contradiction que personne n’explique clairement. C’est dans cet écart que naît l’énigme. Le pétrole tunisien n’est pas seulement une question de géologie ou d’exploitation industrielle, il est devenu une question de confiance publique. Quand un peuple vit sous pression économique, que la monnaie s’affaiblit, que l’endettement s’aggrave, il se tourne naturellement vers ses richesses supposées. Il se demande ce qu’elles valent, qui les exploite, à quelles conditions et surtout, à qui elles profitent réellement. En Tunisie, ces questions ne reçoivent que des réponses partielles. Dès lors, le silence officiel ne calme pas les inquiétudes, il les amplifie.
Une ressource réelle, mais enfermée dans l’opacité
Il faut d’abord sortir des deux illusions contraires qui empoisonnent ce débat. La première consiste à croire que la Tunisie serait un grand pays pétrolier dont la richesse serait délibérément cachée. La seconde, inverse, consiste à réduire le pétrole tunisien à une quantité négligeable, presque insignifiante, comme si le sujet ne méritait pas l’attention nationale. Entre ces deux excès, il y a une réalité plus complexe : la Tunisie possède bel et bien des ressources fossiles, mais leur place exacte dans l’économie, leur rentabilité, leur durée, leur répartition et leur impact réel restent mal expliqués. Or c’est précisément là que le problème devient politique. Une démocratie ne peut pas durablement accepter que des secteurs aussi stratégiques demeurent dans un angle mort de la connaissance publique. Le citoyen n’a pas besoin d’être ingénieur pétrolier pour comprendre les grandes lignes d’un dossier national. Il a le droit de savoir où se situent les principales exploitations, quel est leur niveau de production, quels revenus elles génèrent pour l’État, quelle part revient aux sociétés concessionnaires, quels sont les mécanismes fiscaux et comment cette manne, même limitée, s’inscrit dans les besoins réels du pays. Le manque de pédagogie publique sur ces questions est déjà, en soi, un dysfonctionnement. Ce déficit de clarté est d’autant plus grave que le secteur énergétique touche directement à la souveraineté. Lorsqu’un pays dépend largement de l’extérieur pour se fournir en énergie, il devient plus vulnérable aux fluctuations internationales, aux tensions géopolitiques, aux hausses de prix, aux déséquilibres commerciaux. En Tunisie, cette fragilité est connue. Mais ce qui reste mal connu, c’est la part que les ressources nationales pourraient jouer, non comme miracle salvateur, mais comme levier partiel de rééquilibrage. Même modeste, une richesse nationale doit être rendue visible, lisible, discutée. Sinon, elle cesse d’être une ressource collective pour devenir un objet de suspicion permanente.
Des projets en cours, mais une vision encore absente
Il existe, bien entendu, des projets, des explorations, des tentatives de relance. Des zones sont étudiées, des permis sont accordés, des partenariats se nouent. L’État tunisien, à travers ses institutions, cherche à maintenir un secteur qui peut encore apporter des revenus, réduire partiellement la facture énergétique et attirer des investissements. Mais là encore, l’impression dominante n’est pas celle d’une stratégie lisible, c’est celle d’une gestion fragmentée, peu expliquée, peu débattue, peu appropriée collectivement. Le vrai enjeu n’est pas seulement de produire davantage, encore faudrait-il savoir dans quel cadre. Quel modèle de gouvernance veut-on pour les ressources fossiles tunisiennes ? Cherche-t-on un rendement budgétaire immédiat ? Une amélioration de la balance énergétique ? Une attractivité accrue pour les investisseurs ? Une montée en compétence nationale dans les domaines de l’exploration et de l’exploitation ? Ces questions devraient être posées publiquement, clairement, sans langue de bois. Car un pays qui ne formule pas clairement sa doctrine énergétique se condamne à naviguer à vue. Les perspectives, elles aussi, doivent être regardées sans naïveté. Le pétrole peut encore représenter une ressource utile pour la Tunisie, surtout dans une période où chaque dollar compte. Mais il ne saurait constituer, à lui seul, l’horizon de salut d’une économie en difficulté. Le monde change, la transition énergétique avance, les énergies renouvelables prennent de plus en plus d’importance, et les investisseurs eux-mêmes arbitrent désormais entre rentabilité immédiate et durabilité. La Tunisie ne peut donc ni fantasmer son pétrole ni l’ignorer. Elle doit le replacer dans une vision nationale cohérente où les ressources fossiles, les énergies propres, la transparence institutionnelle et l’exigence démocratique avancent ensemble. Au fond, la plus grande énigme du pétrole tunisien n’est peut-être pas dans le sous-sol, mais à la surface. Elle réside dans l’incapacité persistante à transformer une question technique en débat citoyen. Tant que ce dossier restera opaque, morcelé, réservé à quelques-uns, il continuera d’alimenter les rumeurs, les colères et les illusions. Il est temps de dire simplement aux Tunisiens ce que leur pays possède, ce qu’il produit, ce qu’il gagne, ce qu’il perd et ce qu’il peut espérer. La vérité, même modeste, vaut mieux que le mystère. Et dans un pays à la recherche de confiance, la transparence est déjà une richesse.
