A l’approche de nouveaux rendez-vous électoraux, il y a déjà du nouveau avec la décision prise par l’ISIE de ne plus avoir recours à l’encre bleue électorale, évoquant le renforcement de l’identification des électeurs. Mais quelle garantie peut-on assurer dans un environnement où la fraude a souvent été au rendez-vous ?
L’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE) vient d’annoncer la suppression définitive de l’usage de l’encre électorale lors des prochaines opérations de vote, optant désormais pour un contrôle renforcé de l’identité des électeurs à travers le registre électoral. Selon son porte-parole, cette décision s’inscrit dans le cadre de la loi électorale, qui considère l’encre comme une mesure secondaire, tout en garantissant des mécanismes suffisants pour prévenir le vote multiple. Cette mesure permettra également, selon la même source, de réaliser des économies estimées entre 3 et 4 millions de dinars par scrutin, tout en simplifiant les procédures administratives liées à son acquisition. Et pas que, puisque le porte-parole évoque des considérations sanitaires et environnementales, précisant que l’encre électorale contient des substances chimiques difficiles à éliminer après utilisation. Certes, il y a du vrai dans ces précisions et considérations, mais également des conclusions plus que surprenantes. L’ISIE parle de substances chimiques difficiles à éliminer et des raisons sanitaires qui s’y rapportent, mais ces mêmes justifications n’étaient-elles pas de rigueur en 2011, l’année du recours officiel à cette encre ?
Le risque de fraude ne sera pas pour autant éliminé
Et même si l’utilisation de l’encre électorale a été décidée pour éviter le double vote, c’est-à-dire la possibilité pour un même électeur de voter plus d’une fois, qui garantira que la fraude ne sera pas au rendez-vous lors des prochains exercices électoraux ? C’est que, sans l’encre, cette possibilité existe sérieusement, car la vérification de l’identité de l’électeur par simple examen de sa carte n’est pas toujours fiable. En raison de l’affluence, cette opération s’effectue en général rapidement, en comparant la photo aux traits du visage de l’électeur. Mais la plupart des cartes d’identité ne sont pas récentes, certaines ont été établies il y a plusieurs années. D’autre part, le maquillage modifie considérablement la physionomie des électrices. De ce fait, la ressemblance est souvent difficile à trouver. En l’absence d’autres indicateurs, qu’est ce qui empêcherait un électeur malhonnête de présenter la carte d’un autre et de voter à sa place ? Et puis, comment pouvoir différencier les jumeaux du moment où la carte de l’un sera quasiment la photocopie de celle de l’autre ?
Elle ne coûte pas aussi cher que ça !
L’autre raison évoquée se rapporte au côté financier puisqu’on parle du gain de près de 4 millions de dinars par scrutin. Et là, les chiffres se contredisent de manière claire. En 2014, l’encore bleue utilisée lors des élections législatives et présidentielles, c'est-à-dire pour deux scrutins, a coûté à la Tunisie 650 mille dollars (un peu moins de 2 millions de dinars) selon les chiffres publiés par l’ISIE. Le même document rapporte que le coût d’achat et du transport de l’encre bleue est estimé à 110 mille dollars (85 mille dollars pour l’achat et 25 mille pour les frais de transport). Ceci, sans oublier que l’Etat peut se débrouiller de meilleure manière pour réduire ces coûts, comme c’était le cas pour les élections municipales de 2018 lorsque la Chine, à travers son ambassade à Tunis, a fait don à la Tunisie de l’encre électorale. Concernant la régularité des élections et la lutte contre la fraude, le fait de faire confiance uniquement à la… conscience des électeurs ne tient pas la route. D’ailleurs, on a eu à le constater en parcourant les rapports de la Cour des comptes et de l’ISIE elle-même qui ont révélé des dizaines de dépassements et de tentatives de fraude à travers l’usage de moyens suspects qui n’ont rien à voir avec l’encre électorale. Dans un tel environnement où la tentation de la fraude électorale demeure vive malgré les dispositions prises par l’ISIE, peut-on se permettre le luxe de nous débarrasser de cette encre qui constitue, malgré tout, un «agent de sécurité» et une preuve irréfutable de régularité et de rigueur ?
Les fraudeurs… avec le sourire jusqu’aux oreilles
Certes, il y a ceux qui considèrent que «la Tunisie a accumulé une large expérience démocratique en matière d’élections et que la meilleure parade à la fraude électorale est dans les listes et leur émargement à chaque vote, et non point dans ce doigt qu’on trempe dans un encrier et qui n’est qu’un service rendu à l’officine commercialisant cette encre». Or, tout ce qui se passe chez nous lors des rendez-vous électoraux, depuis les campagnes électorales jusqu’à la fin du scrutin, n’incite pas à offrir davantage de largesses à ceux qui ne ratent aucune occasion pour s’imposer grâce à d’autres atouts que la loi des urnes et qui pourraient profiter pleinement de l’absence de cette encre pour inventer de nouvelles méthodes de fraude. Et c’est ce qui explique que certains adeptes de l’irrégularité se frottent déjà les mains face à cette aubaine. Il faut également rappeler que le recours à l’encre électorale n’a pas lieu uniquement dans les pays qui redoutent la fraude puisque certains Etats comme le Canada et l’Inde l’adoptent pour assurer des scrutins démocratiques et crédibles.
Kamel ZAIEM
