Où en est la régularisation de la situation des travailleurs des chantiers ? La question demeure au cœur des préoccupations, notamment au plus haut niveau de l’État. Elle s’inscrit dans la volonté affichée du Président Kaïs Saïed de mettre un terme aux formes persistantes de travail précaire, dans une démarche visant à renforcer l’équité sociale et à garantir des conditions de vie plus dignes aux catégories les plus vulnérables.
Le décret 2025-459 du 19 novembre 2025, permettra désormais, de régulariser la situation des ouvriers des chantiers âgés de 45 ans jusqu’à 55 ans. Selon le même décret, toute personne ayant atteint l’âge de 60 ans aura droit à une retraite, sous forme d’allocation mensuelle équivalente au salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG).Toute personne aura droit à cette allocation, si le montant alloué est supérieur à la pension de vieillesse.
Plateforme numérique : Hadhaier.gov.tn
Pour les autres, la mise en ligne sur une plateforme numérique des listes des postes vacants a été annoncée, selon un communiqué, vendredi dernier par la présidence du gouvernement. Elle est dédiée à la régularisation des travailleurs des chantiers sur le site numérique «Hadhaier gov.tn». Ces listes seront affichées également dans les sièges des gouvernorats. Les intéressés peuvent se connecter sur le site pour procéder au choix des postes qui leur conviennent et ce, du 17 au 30 avril 2026. Un document contenant la procédure d’accès à la plateforme, ainsi que les modalités pour saisir, classer, mettre à jour, supprimer ou modifier les choix, le cas échéant, jusqu’à la date indiquée, sont joints au communiqué gouvernemental. Sur le papier, le dispositif de régularisation des travailleurs des chantiers, introduit par le décret n°2025-459, apparaît comme une réponse attendue à une situation sociale longtemps restée en suspens. Entre intégration progressive des ouvriers et instauration d’un filet de sécurité pour les plus âgés, l’intention est claire : corriger une injustice structurelle. Mais une fois passé le cap des annonces, une question s’impose avec insistance : comment gérer concrètement une réforme d’une telle ampleur ?
Nécessité d’un rôle d’accompagnement par les instances locales
Car la mise en ligne d’une plateforme numérique, aussi louable soit-elle en matière de transparence, ne suffit pas à garantir l’efficacité du processus. Sur le terrain, de nombreux bénéficiaires potentiels pourraient se heurter à des difficultés d’accès ou de compréhension, révélant une fracture numérique bien réelle. Celle-ci pourrait constituer, selon plusieurs observateurs, un obstacle pour une partie des bénéficiaires, notamment ceux qui ne maîtrisent pas les outils informatiques ou qui ne disposent pas d’un accès facile à internet. Dans ce contexte, le rôle des structures locales d’accompagnement sera déterminant. Sans accompagnement de proximité, dans les gouvernorats, les municipalités ou via les structures sociales, le risque est grand de voir une partie des concernés rester en marge du dispositif. Ensuite, la question de l’adéquation entre les profils des travailleurs et les postes proposés, reste posée. Un déséquilibre entre l’offre et la demande pourrait générer des frustrations, voire des contestations, en particulier si les critères de sélection ne sont pas perçus comme transparents et équitables.
Coordination entre les structures de l’Etat
Autre défi de taille : la gestion des attentes. La publication des postes vacants et la possibilité de choisir ne signifient pas nécessairement une affectation conforme aux souhaits. Le décalage entre le nombre de candidats, leurs profils et les postes disponibles pourrait alimenter frustrations et contestations, surtout en l’absence de critères clairement expliqués et perçus comme équitables. À cela s’ajoute la lourdeur administrative. Centraliser les données, traiter les candidatures, assurer le suivi des affectations : autant d’étapes qui exigent une coordination sans faille entre les différentes structures de l’État. Or, l’expérience montre que ce type de dispositif peut rapidement se heurter à des lenteurs, voire à des blocages, dès lors que les responsabilités ne sont pas clairement définies.
La gestion administrative du processus, collecte des données, traitement des candidatures, suivi des affectations, nécessitera une coordination efficace entre les différentes régions concernées, afin d’éviter retards et dysfonctionnements. Enfin, au-delà de la gestion immédiate, c’est la question de la durabilité qui se pose. Régulariser aujourd’hui ne suffit pas si les mécanismes qui ont conduit à la précarité persistent. Sans réforme plus profonde du marché du travail et des politiques d’emploi, le risque est de traiter les effets sans s’attaquer aux causes.
Problème essentiel de gestion
En somme, la réussite de cette initiative dépendra moins de l’architecture du dispositif que de sa mise en œuvre réelle. Car entre la volonté politique et la réalité du terrain, c’est toujours la même épreuve qui s’impose, celle de la gestion. Si les défis liés à sa mise en œuvre étaient anticipés et efficacement maîtrisés, ce dispositif pourrait constituer une avancée sociale significative. En offrant des perspectives d’intégration et une protection minimale aux travailleurs les plus vulnérables, il contribuerait à atténuer les situations de précarité qui persistent depuis des années. Il offrirait une réponse concrète à des situations de précarité extrême, touchant notamment les travailleurs des chantiers, dont certains, âgés de plus de 60 ans, se trouvent encore contraints de travailler faute de protection sociale adéquate.
En apportant des solutions à ces réalités humaines souvent invisibles, cette réforme contribuerait à restaurer une forme de justice et de dignité. Au-delà de son impact immédiat, elle s’inscrit dans une vision plus globale de lutte contre la marginalisation et de promotion de l’équité sociale, telle que défendue par le Président Kaïs Saïed. Sa réussite dépendra toutefois de la capacité à traduire cette ambition en résultats concrets et durables sur le terrain.
Ahmed NEMLAGHI
