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Accueil » Tarek Saïdi (Psychologue) : « La séparation prolongée entre la mère et son bébé prématuré constitue un facteur majeur d’aggravation du traumatisme psychique »
SOCIETE lundi, 25 mai, 2026,09:327 Mins Read

Tarek Saïdi (Psychologue) : « La séparation prolongée entre la mère et son bébé prématuré constitue un facteur majeur d’aggravation du traumatisme psychique »

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Le Temps.news :Les parents de bébés prématurés présentent-ils plus de symptômes de stress post-traumatique ?

Tarek Saidi :  Les études scientifiques montrent clairement que les parents de bébés prématurés présentent davantage de symptômes de stress post-traumatique que les parents d’enfants nés à terme. La naissance prématurée constitue en effet une expérience potentiellement traumatique, car elle associe plusieurs facteurs de grande intensité émotionnelle : un accouchement souvent imprévu, la menace vitale réelle ou redoutée pour l’enfant, la séparation précoce mère-bébé, l’hospitalisation en réanimation néonatale, l’exposition à un environnement hautement médicalisé, l’incertitude concernant le pronostic, ainsi qu’un profond sentiment d’impuissance parentale. Alors que la naissance à terme est généralement vécue comme un événement heureux et contenant, la prématurité représente au contraire une véritable effraction psychique. Elle confronte brutalement les parents à l’univers de la néonatologie intensive, sans préparation psychologique préalable. Le choc de découvrir un bébé extrêmement fragile, entouré de machines, parfois intubé ou incubé, associé à la peur constante de sa perte, peut agir comme un traumatisme psychologique majeur. Cette expérience peut entraîner chez les parents des manifestations typiques du stress post-traumatique : hypervigilance, anxiété intense, reviviscences, troubles du sommeil, évitement émotionnel ou encore difficultés dans la construction du lien avec leur enfant.

Quel est l’impact psychologique de cette séparation prolongée entre la mère et son enfant ?

La séparation prolongée entre la mère et son bébé prématuré constitue un facteur majeur d’aggravation du traumatisme psychique. Elle vient interrompre ou retarder les expériences sensorielles précoces fondamentales qui participent normalement à la construction du lien mère-enfant : porter son bébé, le toucher, le regarder, le sentir, le nourrir ou encore l’apaiser.

Sur le plan psychologique, cette distance imposée peut renforcer un profond sentiment d’irréalité : la mère a accouché, mais elle ne peut pas immédiatement investir pleinement son rôle maternel. Beaucoup de mères décrivent l’impression d’être “mères sans bébé”, ou de ne pas pouvoir accéder spontanément à leur maternité. Cette situation peut entraîner anxiété, culpabilité, sentiment d’échec corporel, impression d’incompétence parentale, difficultés d’attachement, peur de s’investir affectivement dans un enfant perçu comme fragile ou menacé, ainsi que des mécanismes défensifs de retrait émotionnel ou, au contraire, d’hyper-contrôle.Les recherches montrent également que cette séparation précoce liée à l’hospitalisation en néonatologie peut perturber le processus d’attachement mère-enfant et fragiliser la qualité des interactions précoces. Cliniquement, la maternité spontanée devient alors une maternité “médiatisée” par les soignants et les dispositifs médicaux : la mère peut se vivre comme spectatrice pendant que l’équipe assure les soins vitaux du nourrisson.

Du côté du bébé, même si les équipes de néonatologie mettent en place des soins de plus en plus humanisés, l’absence ou la réduction du contact sensoriel continu avec ses figures parentales peut également avoir un impact. Le bébé prématuré est privé d’éléments sensoriels essentiels à sa sécurité affective et neurologique : odeur maternelle, voix familière sans intermédiaire technique, chaleur corporelle, battements cardiaques ou portage contenant. Cette rupture sensorielle précoce peut contribuer à un vécu d’insécurité perceptive et relationnelle.

  Y a-t-il une distinction entre le vécu du père et celui de la mère ?

Oui, mais il ne faut pas opposer les deux vécus : ils sont différents et complémentaires.Chez la mère, la prématurité touche directement le corps, la grossesse, l’accouchement et l’image de soi maternelle. Elle peut vivre la prématurité comme une défaillance corporelle : “mon corps n’a pas pu garder l’enfant jusqu’au terme”. Les affects dominants sont souvent la culpabilité, l’échec narcissique, l’anxiété, la dépression, le deuil de la grossesse normale et la peur de perdre l’enfant. Les études montrent que plus les mères sont déprimées ou anxieuses, plus les scores d’interaction mère-bébé sont perturbés. Chez le père, la souffrance est souvent moins visible. Il peut adopter un rôle de soutien, de “contenant” pour la mère, et mettre ses propres émotions de côté. Mais les études sur les pères montrent qu’ils vivent aussi la prématurité comme traumatique. Le père est souvent confronté très tôt au service de néonatologie, parfois avant la mère, et il devient un pare-chocs ou un médiateur entre la mère, le bébé et l’équipe

Donc : la mère est souvent plus atteinte dans son vécu corporel et maternel ; le père est souvent atteint dans son rôle de soutien, de médiateur et de protecteur, avec un risque d’invisibilisation de sa souffrance.

Les bébés prématurés peuvent-ils développer des troubles psychologiques ?

Oui, mais il faut formuler cela avec prudence : la prématurité n’entraîne pas automatiquement des troubles psychologiques. Elle augmente une vulnérabilité développementale et relationnelle, surtout lorsque s’ajoutent stress parental, séparation prolongée, hospitalisation lourde, faible soutien, interactions perturbées ou troubles neurodéveloppementaux.Les difficultés possibles peuvent concerner : troubles émotionnels, troubles du sommeil, peurs et anxiété, difficultés de régulation, troubles de l’attachement, sentiment d’insécurité,  troubles relationnels, moindre confiance en soi, hypersensibilité à la séparation.

 Des problèmes relationnels peuvent-ils apparaître des années après ?

Oui, les conséquences de la prématurité peuvent parfois se prolonger bien au-delà de la période néonatale, à la fois chez les parents et chez l’enfant lui-même lorsqu’il grandit. Toutefois, il est important de préciser que tous les enfants prématurés ne développeront pas de difficultés psychologiques ou relationnelles ; l’évolution dépend de nombreux facteurs, notamment la gravité de la prématurité, la qualité du lien parent-enfant, le soutien familial et l’accompagnement précoce.

Du côté des parents, certaines traces traumatiques peuvent persister plusieurs années après la naissance. Beaucoup continuent à percevoir leur enfant comme particulièrement fragile ou vulnérable, même lorsque son état médical s’est stabilisé. Cette représentation peut entraîner une hypervigilance constante, une anxiété parentale durable, des difficultés à laisser l’enfant gagner en autonomie ou encore des comportements de surprotection. Chez certains parents, le traumatisme initial peut également réapparaître à certaines étapes clés du développement de l’enfant — entrée à l’école, hospitalisation ultérieure, difficultés scolaires ou médicales — réactivant les peurs vécues en réanimation néonatale.

Chez l’enfant lui-même, certaines études montrent qu’une naissance très prématurée peut avoir un impact sur les aspects relationnels et sociaux plus tard dans le développement, certains anciens prématurés peuvent aussi rencontrer, plus tard dans l’enfance ou l’adolescence, des difficultés dans les interactions avec les autres, une tendance au retrait, une plus grande dépendance affective ou des difficultés d’adaptation émotionnelle. Les recherches montrent cependant que ces risques diminuent considérablement lorsque l’enfant bénéficie d’un environnement affectif sécurisant, d’interactions parentales soutenant et d’un accompagnement psychologique précoce lorsque cela est nécessaire.

 Comment se fait la prise en charge psychologique ?

La prise en charge psychologique des parents d’enfants prématurés commence idéalement dès les premières heures de l’hospitalisation en néonatologie. Aujourd’hui, on sait scientifiquement que la prématurité ne constitue pas uniquement un événement médical, mais également un véritable traumatisme psychique pour les parents.L’objectif principal est donc de soutenir à la fois  les parents, le lien parent-bébé, et le développement émotionnel du nourrisson.Concrètement, la première étape consiste à accueillir la souffrance parentale sans la banaliser. Les parents vivent souvent un état de choc, d’impuissance et d’incertitude. Le rôle du psychologue et de l’équipe soignante est d’offrir un cadre contenant, sécurisant et humain.

La communication joue ici un rôle essentiel. Les informations médicales doivent être données progressivement, dans un langage simple et compréhensible, car un parent traumatisé peut avoir des difficultés à intégrer les informations complexes.La prise en charge vise aussi à restaurer progressivement la parentalité. En néonatologie, les parents peuvent avoir le sentiment d’être “dépossédés” de leur rôle par les machines et les soins techniques. C’est pourquoi on les encourage très tôt à participer aux soins : toucher le bébé, lui parler, pratiquer le peau à peau, participer au bain, au change ou à l’alimentation.Ces interactions précoces sont fondamentales pour soutenir l’attachement et diminuer le stress traumatique.

Un autre aspect important concerne le soutien émotionnel. Certaines mères présentent des symptômes dépressifs ou anxieux importants, et certains pères vivent également un traumatisme souvent plus silencieux. Le spécialiste en santé mentale (psychiatre ou psychologue) peut proposer des entretiens individuels, des groupes de parole, ou des dispositifs thérapeutiques parents-bébés.Enfin, l’accompagnement ne doit pas s’arrêter à la sortie de l’hôpital. Le retour à domicile est souvent vécu comme une seconde épreuve psychologique. Il est donc essentiel d’assurer une continuité du suivi afin d’aider les parents à retrouver progressivement confiance dans leurs compétences parentales.

Aujourd’hui, les recherches montrent clairement que soutenir psychologiquement les parents améliore non seulement leur santé mentale, mais aussi le développement émotionnel et relationnel de l’enfant prématuré.

                                Kamel Bouaouina

enfants psychologue

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