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Accueil » Trump face au double piège de Thucydide : Taïwan, l’Iran et le vertige des civilisations
MONDE lundi, 1 juin, 2026,10:167 Mins Read

Trump face au double piège de Thucydide : Taïwan, l’Iran et le vertige des civilisations

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Par Jamel BENJEMIA

Il est des moments où l’histoire ne marche plus : elle tremble. Les cartes restent les mêmes, mais quelque chose, sous la surface, se dérègle. Les crises ne surgissent plus séparément. Elles se répondent. Taïwan, l’Iran, Gaza, la mer de Chine, les semi-conducteurs, le gaz, le pétrole : tout semble appartenir à une même dramaturgie.

Graham Allison a remis en circulation l’intuition de Thucydide dans son livre «Vers la guerre : l’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide ?» : lorsqu’une puissance montante menace une puissance installée, la peur devient une fabrique de guerre. Sparte craignit Athènes avant même de l’affronter. Les États-Unis regardent aujourd’hui la Chine avec cette inquiétude des empires qui sentent leur privilège contesté.

Mais notre époque ajoute au piège classique une profondeur plus dangereuse. Les États portent des mémoires, des blessures, des humiliations anciennes. La Chine veut revenir au centre. L’Iran veut durer comme civilisation. Israël veut conjurer l’angoisse de disparaître. Et l’Amérique hésite entre domination ancienne et marchandage brutal.

Dans ce décor instable, Donald Trump croit négocier des rapports de force. Il touche en réalité aux nerfs profonds des civilisations.

La Chine, Athènes du XXIe siècle

Pendant des décennies, l’Occident a cru que la Chine finirait par lui ressembler. On pensait qu’en s’enrichissant, elle s’adoucirait et adopterait l’ordre libéral bâti après 1945. L’histoire a choisi une autre voie.

La Chine a emprunté les outils du capitalisme sans renoncer à son armature politique. Elle exporte, investit, innove, tout en gardant la mémoire du «siècle des humiliations», cette période où les puissances étrangères l’avaient abaissée.

Xi Jinping ne parle pas seulement comme un chef d’État moderne. Il parle comme l’héritier d’une patience historique. La Chine ne veut plus être l’atelier du monde, elle veut devenir son laboratoire, son arbitre technologique, peut-être son centre de gravité.

Voilà ce qui trouble Washington. Le danger chinois n’est pas seulement militaire. Il montre qu’une civilisation peut devenir moderne sans devenir occidentale, efficace sans devenir libérale, puissante sans demander la bénédiction américaine.

Le piège de Thucydide commence ainsi. Non par les canons. Par la peur. Et par l’humiliation de ne plus être seul au sommet.

Taïwan, l’île devenue monnaie stratégique

Taïwan est minuscule sur la carte, immense dans la stratégie. L’île concentre la souveraineté chinoise, la crédibilité américaine, les semi-conducteurs et la sécurité du Pacifique. Elle est verrou géographique, sanctuaire technologique et symbole politique.

Pour Pékin, Taïwan n’est pas un simple dossier diplomatique. C’est une blessure inachevée, une pièce manquante du récit national. Pour Washington, l’île reste une digue destinée à contenir l’expansion chinoise.

Avec Trump, une autre logique s’impose, celle de la transaction. Le président américain regarde souvent le monde avec les réflexes d’un agent immobilier, où chaque carte peut être déplacée, pesée, échangée. Ce qui relevait hier de l’engagement stratégique peut devenir une variable de marchandage.

D’où cette question vertigineuse : Taïwan pourrait-elle servir de levier face à Pékin pendant que l’Iran deviendrait le théâtre de compensation au Moyen-Orient ? L’Amérique pourrait-elle apaiser une crise en Asie en durcissant une autre crise en Perse ?

L’hypothèse paraît brutale. Elle dit pourtant quelque chose du moment actuel. Les conflits ne sont plus étanches. La mer de Chine répond au détroit d’Ormuz. Taïwan répond à l’Iran. Le commerce répond aux missiles.

Mais certaines réalités ne se marchandent pas sans danger. Taïwan touche au sacré national chinois. L’Iran touche à la durée persane. Manipuler ces dossiers comme de simples actifs diplomatiques, c’est jouer avec des matières inflammables dans une pièce sans fenêtres.

Trump et la tentation perse

Netanyahou a entraîné Trump dans une confrontation avec l’Iran dont l’Amérique croit maîtriser les paramètres, alors qu’elle toucherait à une civilisation millénaire. L’Iran n’est pas seulement la République islamique. Il est la Perse. Derrière le régime, il y a Cyrus, Darius, Persépolis, Ispahan, Ferdowsi, Hafez, une langue, une poésie, une fierté et une profondeur historique.

L’erreur occidentale consiste souvent à confondre un gouvernement avec un peuple, un régime avec une mémoire. On peut sanctionner un État, affaiblir une économie, frapper des installations. On ne bombarde pas aisément une conscience historique vieille de plusieurs millénaires.

La formule attribuée à Khalid ibn al-Walid, selon laquelle «les Perses aiment la mort comme vous aimez la vie», ne doit pas être lue comme une fascination morbide. Elle rappelle plutôt que, dans certaines cultures stratégiques, la souffrance n’éteint pas la résistance, elle la durcit.

Trump, homme du rapport de force immédiat, peut croire que la puissance produit l’obéissance. La Perse enseigne autre chose. Les civilisations anciennes savent attendre. L’Orient ne mesure pas le temps avec l’aiguille fébrile de l’Occident, il le laisse mûrir, se déposer, travailler les peuples dans le silence des siècles. Alexandre est passé. Les Mongols sont passés. Les Ottomans, les Britanniques, les Américains ont pesé tour à tour. La Perse, elle, est restée.

L’erreur de lecture des empires

Le monde entre dans une phase où les crises ne s’additionnent plus : elles se répondent. La Chine observe Taïwan en regardant aussi l’Iran. L’Iran observe Gaza en regardant Moscou et Pékin. Israël observe Téhéran en regardant Washington. Les États-Unis observent tout, avec l’inquiétude des puissances fatiguées qui sentent leur centre se déplacer.

C’est dans ces moments que les erreurs deviennent fatales. Croire que l’autre pense comme nous. Réduire une civilisation à un régime. Confondre patience et faiblesse. Imaginer qu’un peuple humilié finira toujours par céder.

Sparte ne craignait pas seulement les trières athéniennes. Elle craignait l’idée qu’Athènes annonçât un autre monde. De même, Washington redoute un futur où les règles du jeu ne seraient plus écrites en anglais, garanties par le dollar et sécurisées par l’US Navy.

Trump incarne cette inquiétude sous une forme brutale. Il ne théorise pas toujours la fin d’un cycle, il la ressent. Il la traduit en taxes, en menaces, en ruptures, en coups de menton. Il veut ramener l’Amérique au centre, mais le centre lui-même s’est déplacé.

Netanyahou, en poussant l’Amérique vers l’affrontement iranien, peut transformer une crise régionale en blessure civilisationnelle. Le piège devient alors double : piège de Thucydide face à la Chine, piège de la profondeur historique face à l’Iran.

Le vertige des puissances sourdes

Les empires ne tombent pas toujours parce qu’ils manquent de force. Ils tombent parfois parce qu’ils manquent d’écoute. Ils disposent encore d’armées, de monnaies, de bases, d’alliés, mais ils ne savent plus lire l’âme de l’adversaire. Ils voient des rapports de force là où se dressent des mémoires.

Le piège de Thucydide n’est donc pas seulement le face-à-face entre une puissance montante et une puissance dominante. Il est le moment où la peur déforme le jugement, où chaque geste tactique réveille une profondeur que nul ne maîtrise vraiment.

Taïwan n’est pas seulement une île. L’Iran n’est pas seulement un régime. La Chine n’est pas seulement une économie rivale. Israël n’est pas seulement un allié anxieux. Et Trump n’est pas seulement un président imprévisible : il est le symptôme d’une Amérique qui cherche encore à commander un monde devenu polyphonique.

Athènes et Sparte s’épuisèrent jusqu’à ouvrir la voie à la Macédoine. L’histoire ne répète jamais ses scènes à l’identique, mais elle reprend souvent ses vertiges sous d’autres costumes. Aujourd’hui, le danger n’est pas seulement que les grandes puissances se fassent la guerre. Il est qu’elles s’y acheminent en croyant encore négocier.

Car le plus redoutable des pièges n’est peut-être pas celui de Thucydide. C’est celui des empires qui confondent leur puissance avec leur clairvoyance, et leur peur de l’avenir avec le droit de le détruire.

Chine Donald Trump Iran

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