Par Ahmed NEMLAGHI
La rencontre tenue au palais de Carthage entre le Président de la République, Kaïs Saïed, et l’émissaire spécial du président de la République démocratique du Congo, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, dépasse largement le simple cadre protocolaire ou diplomatique. À travers cet entretien, le Chef de l’État tunisien a réaffirmé une orientation politique et stratégique qu’il défend depuis plusieurs années : une coopération africaine fondée sur la souveraineté des peuples, la solidarité entre les nations africaines et la volonté de bâtir un avenir commun loin des logiques de domination et de dépendance.
Cette rencontre avec Crispin Mbadu Phanzu, ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères chargé de la Francophonie et de la diaspora congolaise à l’étranger, en sa qualité d’envoyé spécial porteur d’un message écrit du président congolais, s’est déroulée également en présence de Juliana Amato Lumumba, fille du leader historique africain Patrice Lumumba, figure emblématique des luttes anticoloniales sur le continent. La présence du nom de Lumumba dans cette rencontre n’a rien d’anodin. Elle renvoie à toute une mémoire politique et historique africaine fondée sur les combats pour l’indépendance, la dignité et l’émancipation des peuples africains face aux anciennes puissances coloniales et aux formes modernes d’ingérence. En évoquant les différentes étapes historiques ayant uni la Tunisie et la République démocratique du Congo, Kaïs Saïed a voulu rappeler que les relations entre les deux pays ne sont pas seulement diplomatiques ou économiques. Elles sont également enracinées dans une histoire commune de luttes, de solidarité et de soutien aux mouvements de libération africains. Le Chef de l’État a notamment rappelé la participation d’un contingent de l’armée tunisienne dans les forces de maintien de la paix des Nations unies au Katanga, au début des années soixante, à une période particulièrement sensible pour le Congo nouvellement indépendant. Cette participation demeure l’un des symboles du rôle historique joué par la Tunisie dans le soutien aux causes africaines dès les premières années de son indépendance.
Unir les États libérés du colonialisme autour d’un projet commun
À travers cette référence historique, le Président de la République semble vouloir réinscrire la Tunisie dans une dynamique africaine plus affirmée, dans un contexte international marqué par de profondes mutations géopolitiques et économiques. Depuis plusieurs années, Kaïs Saïed insiste régulièrement sur la nécessité pour les pays africains de renforcer leur coopération et de compter davantage sur leurs propres ressources humaines et naturelles afin de construire un développement plus équilibré et plus souverain. Il a ainsi rappelé que le rêve des pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine consistait à unir les États libérés du colonialisme autour d’un projet commun de dignité, de liberté et de développement. Mais selon lui, ce rêve s’est progressivement éloigné au fil des décennies, alors même que le continent africain dispose d’immenses richesses naturelles, humaines et stratégiques. L’Afrique demeure aujourd’hui l’un des continents les plus riches en ressources minières, agricoles, énergétiques et humaines. Pourtant, de nombreux pays africains continuent de faire face à la pauvreté, à l’endettement, aux conflits, aux inégalités et aux formes multiples de dépendance économique. Cette contradiction illustre les limites d’un ordre mondial qui continue souvent à traiter les peuples africains comme de simples espaces d’exploitation économique plutôt que comme des partenaires pleinement souverains.
Justice, liberté et respect des peuples
C’est dans ce contexte que le Président Kaïs Saïed a insisté sur la nécessité d’élaborer une «pensée nouvelle» fondée sur la justice, la liberté et le respect véritable des peuples, loin des hiérarchies imposées ou des égalités purement théoriques inscrites dans les textes internationaux sans réelle traduction concrète. Ce discours s’inscrit dans une vision plus large défendue par Kaïs Saïed depuis son arrivée à la présidence de la République. Celle-ci repose sur l’idée que les peuples doivent redevenir les véritables acteurs de leur histoire et ne plus subir les décisions prises ailleurs ou les logiques imposées par les rapports de force internationaux. À plusieurs reprises, le Chef de l’Etat a plaidé pour un monde multipolaire davantage fondé sur l’équilibre, le respect mutuel et la souveraineté des nations. Cette orientation concerne aussi bien les relations internationales que les choix économiques ou les politiques de développement. Dans cette perspective, le rapprochement avec plusieurs pays africains apparaît comme un axe important de la diplomatie tunisienne actuelle. La Tunisie cherche à renforcer ses relations avec les États africains dans plusieurs domaines : commerce, investissements, enseignement supérieur, santé, sécurité, agriculture, nouvelles technologies ou encore coopération universitaire et scientifique. Le continent africain représente en effet un espace stratégique majeur pour l’avenir économique de la Tunisie. Alors que les équilibres mondiaux évoluent rapidement et que les échanges Sud-Sud prennent une importance croissante, les autorités tunisiennes semblent vouloir consolider davantage leur présence économique et diplomatique en Afrique subsaharienne.
Dimension civilisationnelle et historique dans les relations entre les peuples africains
Mais au-delà des intérêts économiques, Kaïs Saïed met régulièrement en avant une dimension civilisationnelle et historique dans les relations entre les peuples africains. Pour lui, l’Afrique ne doit plus être pensée uniquement comme un ensemble de marchés ou de ressources, mais comme un espace humain porteur d’une histoire, d’une identité et d’un destin commun. Cette vision se manifeste également dans la manière dont la Tunisie tente d’aborder certaines questions sensibles, notamment celle de la migration irrégulière. Tout en affirmant son refus des réseaux de traite humaine et des formes de migration illégale, le Chef de l’État insiste régulièrement sur l’appartenance de la Tunisie à son environnement africain et sur la nécessité de préserver des relations respectueuses avec les peuples du continent. La rencontre avec l’émissaire congolais intervient ainsi dans un contexte où plusieurs États africains cherchent à renforcer leur coopération face aux défis communs : sécurité alimentaire, développement économique, souveraineté énergétique, lutte contre le terrorisme, maîtrise des ressources naturelles et réduction de la dépendance extérieure.
Autonomie stratégique et justice dans les échanges économiques
Le Président Kaïs Saïed considère manifestement que les solutions aux difficultés du continent doivent être pensées avant tout par les Africains eux-mêmes, à travers des partenariats équilibrés et une meilleure valorisation des ressources locales. Cette orientation rejoint les aspirations de nombreux mouvements intellectuels et politiques africains qui appellent aujourd’hui à une nouvelle étape dans les relations internationales du continent, fondée sur davantage d’autonomie stratégique et de justice dans les échanges économiques mondiaux. En affirmant que «nous devons être acteurs de la construction d’une nouvelle histoire au lieu d’en être les victimes», Kaïs Saïed cherche ainsi à replacer les peuples africains au centre du processus historique. Cette formule traduit une volonté de rupture avec les logiques de dépendance et de marginalisation qui ont longtemps marqué les relations internationales du continent. Pour la Tunisie, cette vision pourrait également ouvrir de nouvelles perspectives économiques, diplomatiques et culturelles. Le renforcement des relations avec les pays africains pourrait permettre de diversifier les partenariats, de développer les échanges commerciaux et d’encourager les investissements dans des secteurs stratégiques.
Dignité, souveraineté et participation réelle des peuples à leur propre destin
Mais au-delà des enjeux économiques, le discours présidentiel met surtout l’accent sur la dimension humaine et politique de cette coopération africaine. Car le véritable développement ne peut être durable sans dignité, sans souveraineté et sans participation réelle des peuples à leur propre destin.
Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, les crises économiques et les mutations profondes de l’ordre international, l’Afrique apparaît aujourd’hui comme l’un des grands espaces où pourrait se jouer une partie importante des équilibres futurs. À travers son ouverture sur le continent et son discours en faveur d’une coopération fondée sur la souveraineté et la justice, la Tunisie cherche ainsi à participer à cette nouvelle dynamique africaine. Une dynamique qui ambitionne de faire de l’Afrique non plus un simple terrain d’influences extérieures, mais un acteur à part entière dans la construction du monde de demain.
