Chaque année, aux premiers jours du mois de juin, la Tunisie s’enfonce collectivement dans une étrange léthargie administrative, une transition saisonnière bien particulière où le temps éducatif semble brusquement se figer. Alors que les thermomètres commencent à grimper sur tout le territoire, une fièvre d’une tout autre nature s’empare du pays entier, celle du Baccalauréat. Cet examen national, véritable institution sociologique, culturelle et politique, s’impose comme le centre de gravité absolu autour duquel gravite toute la nation pendant plusieurs semaines.
Les familles retiennent leur souffle, les grands médias nationaux adaptent leurs grilles de programmes, et le ministère de l’Éducation mobilise l’ensemble de ses troupes dans une logistique lourde, quasi militaire. Pourtant, dans l’ombre portée de ce géant institutionnel et médiatique, une réalité beaucoup plus préoccupante se joue dans un silence général assourdissant. Des centaines de milliers d’enfants, à l’âge crucial où les structures cognitives se consolident et où chaque journée d’école compte, voient les portes de leurs écoles primaires publiques se refermer prématurément ou leurs cours quotidiens s’effilocher jusqu’à disparaître totalement de l’emploi du temps. Ils se retrouvent ainsi sacrifiés sur l’autel de l’organisation purement logistique des examens du secondaire, dans une indifférence collective flagrante qui interroge profondément nos véritables priorités nationales en matière d’instruction publique.
Ce grand sommeil de juin pour le cycle primaire n’est pas une simple péripétie de calendrier ou un aménagement passager, mais bien le symptôme flagrant d’une faillite systémique profonde. Comment en est-on arrivé à accepter collectivement l’idée que, pour évaluer les bacheliers du secondaire, il faille impérativement paralyser l’apprentissage fondamental des élèves de sept ou huit ans ? Cette fermeture de fait, qui ampute l’année scolaire de précieuses semaines d’enseignement actif, constitue un renoncement pédagogique majeur que la Tunisie contemporaine ne peut tout simplement plus se permettre au vu des défis mondiaux. Nos enfants perdent chaque année un capital-temps inestimable pour leur alphabétisation, leur socialisation et leur éveil intellectuel de base, simplement parce que la machine éducative tunisienne s’avère incapable de gérer de front ses différents cycles de manière autonome et parallèle. Ce constat alarmant impose aujourd’hui une réflexion critique, courageuse et urgente sur l’architecture même de notre système d’enseignement national. Nous faisons face à une structure monolithique héritée d’un autre âge, qui broie continuellement les spécificités de chaque tranche d’âge sous le poids d’un centralisme bureaucratique étouffant et totalement obsolète.
L’effet d’aspiration : quand la fièvre du secondaire paralyse les bases
L’argument de la contrainte logistique sert trop souvent d’excuse commode pour justifier l’injustifiable auprès de l’opinion publique. On nous explique régulièrement, avec une gravité administrative teintée de fatalisme, que les professeurs des écoles doivent être massivement mobilisés pour surveiller les épreuves du Baccalauréat ou du diplôme de fin d’études de l’enseignement de base, que les locaux scolaires doivent être impérativement réquisitionnés pour la correction, et que les directions régionales sont submergées par la paperasse des examens nationaux. En somme, le cycle primaire est traité par l’institution comme une simple variable d’ajustement, un réservoir passif de main-d’œuvre et d’espace au service exclusif des cycles supérieurs. Cette vision descendante de l’éducation nationale est une hérésie pédagogique et scientifique. Elle repose sur le postulat implicite, et profondément ancré dans les mentalités bureaucratiques, que les premières années de la scolarité seraient secondaires, presque facultatives, et qu’abréger le troisième trimestre des plus petits n’aurait aucune conséquence concrète sur leur avenir académique ou sur leur développement global à long terme.
C’est pourtant exactement l’inverse qui se produit dans la réalité du terrain. C’est précisément au niveau de l’école primaire que se creusent les premières inégalités sociales et que se scelle, de manière souvent irréversible, le destin scolaire des futurs citoyens. En privant l’école publique de sa pleine durée temporelle, on aggrave de fait une crise des apprentissages déjà largement documentée par les évaluations internationales où la Tunisie peine à retrouver son rang d’antan. Les programmes officiels, déjà denses et malmenés par les interruptions diverses au cours de l’année, se trouvent ainsi amputés de leur conclusion naturelle, laissant les enseignants face au dilemme cruel de la course contre la montre ou du renoncement pur et simple à des pans entiers du savoir.
De plus, cette fin d’année anticipée crée une rupture brutale et nocive dans le rythme de vie des enfants, abandonnés à l’oisiveté des longs mois d’été sans le moindre encadrement culturel ou éducatif institutionnel. Cette situation frappe de plein fouet les milieux populaires et les régions intérieures du pays, là où les alternatives de loisirs intelligents ou de bibliothèques publiques sont quasi inexistantes. Pendant ce temps, le secteur éducatif privé, libéré de ces contraintes de centralisation administrative extrême, poursuit souvent ses activités pédagogiques et culturelles jusqu’au bout du mois de juin, accentuant de manière indécente la fracture sociale entre deux catégories de citoyens tunisiens. La sacralisation excessive du Baccalauréat a fini par dénaturer la mission originelle de l’institution scolaire en Tunisie. L’école n’est plus pensée comme un continuum d’épanouissement, mais comme un vaste entonnoir dont l’unique fonction légitime serait de trier les élites à la fin du lycée. Tout le reste du système est sommé de s’effacer dès que le grand rituel commence, laissant la base vacillante, sous dotée et négligée au profit du sommet de la pyramide.
Pour une sanctuarisation du primaire : vers la rupture organique des cycles
Face à ce constat de paralysie cyclique récurrente, les demi-mesures, les compromis mous et les simples aménagements de calendrier de fin d’année ne suffiront plus. Ce qu’il faut initier aujourd’hui avec force, c’est une véritable révolution structurelle à travers une séparation organique complète entre le cycle primaire, le collège et le lycée. Ces trois entités cohabitent aujourd’hui sous la bannière unique d’un ministère de l’Éducation omnipotent mais souvent impotent face à l’urgence, qui prétend gérer de la même manière centralisée les besoins fondamentaux d’un enfant de cours préparatoire et les aspirations universitaires d’un adolescent en classe terminale. Cette confusion administrative des genres est devenue intellectuellement et techniquement intenable pour notre pays. La séparation organique signifie concrètement que le primaire doit devenir un sanctuaire autonome, doté de sa propre gouvernance sectorielle, de ses propres budgets indépendants, de son corps d’inspection exclusif et, surtout, d’un calendrier de fonctionnement strictement imperméable aux contingences logistiques du secondaire.
Une telle refonte administrative globale permettrait enfin de concevoir le temps scolaire du primaire non plus en fonction des impératifs techniques des examens des grands, mais uniquement selon les rythmes biologiques, psychologiques et cognitifs propres à l’enfant. Les directions régionales de l’enseignement primaire devraient disposer de leur propre appareil logistique autonome, garantissant que la gestion du Baccalauréat ne vienne plus jamais interférer avec le fonctionnement quotidien des écoles élémentaires de quartier. Les enseignants du primaire ne devraient plus jamais être détournés de leurs classes et de leurs élèves pour servir de surveillants ou de correcteurs dans des examens qui ne relèvent absolument pas de leur compétence pédagogique ni de leur univers professionnel direct. En sanctuarisant ce cycle fondamental, on réaffirme avec force la primauté absolue de la base : un enfant qui sait lire, écrire, compter et raisonner correctement est la condition sine qua non de la réussite de tout le système qui suit.
Cette autonomisation nécessaire doit s’accompagner d’une décentralisation réelle, conférant aux directions d’écoles primaires une flexibilité d’action pour étendre l’année scolaire réelle, diversifier les activités de remédiation en juin et transformer ce mois, aujourd’hui perdu pour la nation, en un temps fort d’apprentissage alternatif par le jeu, le théâtre, la lecture et le renforcement des compétences de base. Il s’agit de redonner à l’école républicaine sa fonction première de bouclier social et de moteur d’ascension pour tous.
Le chantier est évidemment immense, car il bouscule de plein fouet des décennies d’habitudes bureaucratiques et de corporatismes sectoriels bien ancrés. Cependant, le statu quo actuel équivaut à un consentement tacite au déclin programmé de l’enseignement public tunisien. Nous ne pouvons plus regarder nos écoles primaires se vider au début du mois de juin avec une résignation passive, comme s’il s’agissait d’un phénomène saisonnier naturel et inéluctable. Redonner au primaire son autonomie organique et sa dignité temporelle est un acte de foi indispensable dans l’avenir de la République. C’est décider, enfin, que l’éducation de nos enfants ne doit plus être le parent pauvre de nos rituels administratifs, et que la reconstruction de la Tunisie moderne commence impérativement sur les bancs de l’école primaire, tout au long de l’année, sans interruption prématurée ni compromis.
Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
