Par Ahmed NEMLAGHI
Face à l’aggravation du stress hydrique et aux défis croissants liés au changement climatique, les autorités tunisiennes entendent faire de la réforme du secteur de l’eau une priorité stratégique nationale. C’est dans ce contexte que la Cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri a présidé mardi dernier un Conseil ministériel restreint consacré au système hydrique, au cours duquel plusieurs orientations majeures ont été annoncées afin de renforcer la gouvernance de l’eau et de garantir la sécurité hydrique du pays.
Lors de cette réunion, la Cheffe du gouvernement a souligné que la réforme du secteur de l’eau s’inscrit directement dans les orientations du Président de la République, Kaïs Saïed, qui considère la question hydrique comme un enjeu de souveraineté nationale, de sécurité alimentaire et de justice sociale.
Dans un contexte marqué par la baisse des précipitations, l’augmentation des périodes de sécheresse et la pression croissante sur les ressources naturelles, l’État cherche désormais à mettre en place une stratégie globale visant à préserver les ressources hydriques, garantir l’accès à l’eau potable et moderniser les infrastructures de distribution et d’irrigation.
Au cours du conseil ministériel, Sarra Zaâfrani Zenzri a insisté sur le fait que l’amélioration de la gouvernance de l’eau vise avant tout à garantir le droit constitutionnel d’accès à l’eau potable pour tous les citoyens, tout en assurant la préservation des ressources pour les générations futures.
Cette approche traduit une évolution importante dans la manière d’aborder la question hydrique. L’eau n’est plus considérée uniquement comme une ressource économique ou agricole, mais également comme un droit fondamental étroitement lié à la dignité humaine, à la stabilité sociale et au développement équilibré des régions.
Dans plusieurs régions du pays, notamment dans le Centre et le Sud, les difficultés d’accès à l’eau potable et les perturbations de l’approvisionnement continuent de susciter des tensions et des revendications sociales. Les autorités cherchent ainsi à renforcer les capacités d’intervention de l’État afin d’assurer une distribution plus équitable des ressources hydriques et de réduire les disparités territoriales.
Une question de souveraineté nationale
Le gouvernement considère désormais la gestion de l’eau comme une composante essentielle de la sécurité nationale.
Selon la Cheffe du gouvernement, le secteur hydrique joue un rôle stratégique dans la préservation de la souveraineté nationale, notamment dans un contexte international marqué par les conséquences du changement climatique et par l’aggravation de la rareté des ressources naturelles.
Cette vision rejoint les orientations du Président Kaïs Saïed, qui insiste régulièrement sur la nécessité de protéger les richesses nationales et de préserver les ressources stratégiques du pays contre toute forme de gaspillage ou de mauvaise gestion.
La sécurité hydrique est aujourd’hui étroitement liée à la sécurité alimentaire, à la stabilité économique et à la capacité du pays à maintenir une production agricole suffisante face aux changements climatiques. Les difficultés d’approvisionnement en eau peuvent en effet avoir des répercussions directes sur les secteurs agricoles, industriels et touristiques ainsi que sur la vie quotidienne des citoyens.
Un programme d’urgence pour l’été 2026
Afin de faire face aux besoins croissants durant la période estivale, le gouvernement a annoncé la mise en œuvre d’un programme d’urgence destiné à assurer l’approvisionnement en eau potable durant l’été 2026.
Ce programme comprend 81 projets, dont 35 déjà en cours de réalisation, pour un coût global estimé à 58 millions de dinars.
Parmi les mesures prévues figurent notamment le forage et le raccordement de 38 puits profonds, la rénovation de 26 stations de pompage ainsi que des interventions portant sur 22 projets de renforcement et de renouvellement des réseaux de distribution.
Les autorités entendent également accélérer la réalisation de 187 systèmes d’alimentation en eau destinés à près de 248.000 habitants, pour un investissement total estimé à 147 millions de dinars.
Le programme prévoit en outre l’amélioration de 74 systèmes existants, la remise en service de 38 installations hydrauliques et la réalisation de nouveaux forages dans plusieurs régions du Centre et du Sud du pays.
Pour les zones montagneuses difficiles d’accès, le gouvernement prévoit également le déploiement de camions-citernes afin de limiter les perturbations de l’approvisionnement en eau potable durant les périodes de forte consommation estivale.
Moderniser les infrastructures hydriques
Lors de cette réunion, le ministre de l’Agriculture et des Ressources hydrauliques et son secrétaire d’État chargé de l’Eau ont présenté un état des lieux détaillé des ressources en eau disponibles, des réserves des barrages ainsi que du plan de distribution prévu pour l’été.
Ils ont également exposé les perspectives liées à l’irrigation agricole et à la valorisation des ressources hydriques dites «non conventionnelles», notamment les eaux traitées et les ressources issues du dessalement.
Le Chef de l’Etat estime aujourd’hui que la modernisation des infrastructures hydriques constitue un chantier prioritaire afin de réduire les pertes dans les réseaux de distribution et d’améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau.
Les autorités tunisiennes cherchent également à développer de nouvelles approches technologiques afin d’optimiser la gestion des ressources disponibles et de limiter les effets du stress hydrique sur l’économie nationale.
Une stratégie nationale à l’horizon 2050
Le conseil ministériel a également examiné les grandes orientations de la stratégie nationale de l’eau à l’horizon 2050.
Cette stratégie prévoit 43 programmes, 1.200 mesures et des investissements estimés à 74,5 milliards de dinars pour la période 2026-2030.
Plus de la moitié de ces investissements seront consacrés à la valorisation des ressources hydriques non conventionnelles, à l’amélioration des réseaux d’eau potable et d’irrigation, à la mobilisation des ressources en eau ainsi qu’au recours accru aux énergies renouvelables. L’objectif étant de construire un modèle hydrique plus durable, capable de répondre aux besoins futurs du pays tout en réduisant les coûts énergétiques liés à la production et au transport de l’eau, selon les instructions présidentielles.
L’énergie solaire au service de l’eau
Parmi les projets les plus ambitieux figure le développement de capacités photovoltaïques estimées à 225 mégawatts afin d’alimenter les infrastructures hydrauliques et de réduire les coûts de production et de distribution de l’eau.
Le gouvernement ambitionne ainsi de ramener la partdes dépenses énergétiques à 17% du coût global de production et de distribution de l’eau d’ici à 2030, contre 27% en 2025.
Cette orientation traduit une volonté d’intégrer davantage les énergies renouvelables dans les politiques publiques liées à l’eau et de limiter la dépendance du secteur hydrique aux énergies conventionnelles.
Dans cette perspective, les autorités envisagent également l’expérimentation de nouvelles technologies, notamment les panneaux photovoltaïques flottants installés sur les barrages afin de produire de l’électricité tout en limitant l’évaporation des eaux.
Numérisation et lutte contre les forages anarchiques
Le conseil ministériel a par ailleurs examiné plusieurs solutions innovantes destinées à améliorer la gouvernance du secteur hydrique.
Parmi elles figure la création d’une plateforme numérique d’aide à la décision permettant de suivre en temps réel l’état des ressources hydriques et d’optimiser leur gestion.
Les autorités envisagent également la mise en place d’une plateforme dédiée à la délivrance des autorisations relatives au domaine public de l’eau afin de simplifier les procédures administratives et de renforcer le contrôle des exploitations hydriques.
Cette mesure vise notamment à lutter contre les forages anarchiques, qui constituent aujourd’hui l’un des principaux facteurs de surexploitation des nappes phréatiques dans plusieurs régions du pays.
Le gouvernement considère en effet que l’exploitation illégale des ressources hydriques menace gravement l’équilibre écologique et compromet les capacités futures du pays à garantir un accès durable à l’eau.
Adapter l’agriculture au changement climatique
Les autorités tunisiennes envisagent également l’actualisation de la carte bioclimatique nationale afin d’adapter les cultures agricoles aux spécificités régionales et aux nouvelles conditions climatiques.
Cette approche vise à rationaliser l’utilisation des ressources hydriques, à limiter l’évaporation et à encourager des modèles agricoles plus durables et moins consommateurs d’eau.
Parmi les pistes étudiées figurent également les techniques d’ensemencement des nuages, ainsi que le développement de nouvelles technologies permettant d’améliorer la mobilisation des ressources hydriques.
Le défi de l’application
Si les annonces gouvernementales traduisent une volonté politique de moderniser la gestion de l’eau, plusieurs observateurs estiment toutefois que le principal défi réside désormais dans la capacité à assurer la mise en œuvre effective des projets annoncés.
Les difficultés budgétaires, les lenteurs administratives et la vétusté de certaines infrastructures constituent autant d’obstacles susceptibles de ralentir les réformes engagées.
La réussite de cette stratégie dépendra également de la capacité des institutions à renforcer la coordination entre les différents acteurs du secteur hydrique et à instaurer une gestion plus transparente et plus efficace des ressources disponibles.
Vers une nouvelle gouvernance de l’eau
À travers cette réforme du système hydrique, les autorités tunisiennes cherchent à instaurer une nouvelle gouvernance de l’eau fondée sur la durabilité, la rationalisation des ressources et la sécurité hydrique.
Cette orientation s’inscrit pleinement dans la vision défendue par le Président Kaïs Saïed d’un État capable de protéger les ressources stratégiques du pays, de garantir les droits fondamentaux des citoyens et de préserver les intérêts des générations futures.
Ainsi, au-delà des infrastructures, des forages et des investissements annoncés, la véritable question demeure celle de la capacité de la Tunisie à construire un modèle de gestion durable de l’eau, conciliant souveraineté nationale, justice sociale, développement agricole et adaptation aux mutations climatiques mondiales.
